New York est une ville de plein air, coupée au cordeau, venteuse et saine, où s’allongent deux fleuves étincelants : l’Hudson et l’East River. New York vibre nuit et jour sous des coups de vents marins, odorants, chargés de sel et d’essence – le jour -, et d’alcool renversé – la nuit. New York sent l’ozone, le néon, la mer et le goudron frais ; New York est une grande jeune femme blonde, éclatante et provocante au soleil, belle comme ce « rêve de pierre » dont parlait Baudelaire, New York qui cache aussi, comme certaines de ces grandes femmes trop blondes, des zones sombres et noires, touffues et ravagées. Bref, … New York est une ville fascinante (…)

Aussitôt rentrée à Paris, je rêvai de revenir, ce que je fis un an ou deux plus tard : libre de tous les liens, refusant même ceux de la solitude puisque je m’y rendis avec un très bon ami nommé Michel Magne, compositeur reconnu (…) Il avait la même obsession que moi depuis dix ans (je devais en avoir vingt-deux ou vingt-trois à l’époque où je parle) : rencontrer, écouter chanter de sa « vive voix » Billie Holiday, la Diva du Jazz, la Lady du Jazz, Lady Day, la Callas, la Star, la Voix du Jazz (…)

A peine débarqués au Pierre, le seul hôtel que je connusse puisque c’était là que m’avait cantonnée mon fastueux éditeur pour ma première visite, nous demandâmes, nous réclamâmes, nous exigeâmes Billie Holiday. Nous l’imaginions triomphant comme d’habitude au Carnegie Hall. On nous apprit avec mille mines confites et confuses la chose suivante… Madame Billie Holiday ayant dernièrement pris quelque stupéfiant en scène, était interdite de représentation à New York pour quelques mois ! L’Amérique était encore, en 56 bien puritaine dans ses formes et bien rancunière si j’y pense. Bien rancunière puisqu’il nous fallut trois jours pour savoir que Billie Holiday chantait dans une boîte du Connecticut. « Dans le Connecticut ? Qu’à cela ne tienne. Taxi ? Nous allons dans le Connecticut. » … et nous fîmes près de trois cents kilomètres dans un froid glacial avant d’entrer, Michel Magne et moi, dans un endroit extravagant, perdu, ou qui me parut tel : le genre de boîte de « country music » avec un public peu brillant, bavard, braillard et agité, d’où nous vîmes soudain surgir une femme noire et forte, longue, avec des yeux fendus, qu’elle ferma un instant avant de se mettre à chanter et de nous faire chavirer aussitôt dans des galaxies : gaies, désespérées, sensuelles ou cyniques selon son gré. Nous étions au comble du bonheur, nous n’avions rien rêvé de plus si quelqu’un ne s’était brusquement avisé de nous présenter à elle. On lui expliqua que ces deux petits Français avaient franchi les immensités de l’Atlantique et les banlieues de New York et les frontières du Connecticut dans le seul but de l’entendre. « Oh dears ! dit-elle, tendrement. How crazy you are !… »

(…) Nous passâmes quinze jours – ou plus exactement quinze aubes – de 4 heures du matin jusqu’à 11 heures ou midi, dans une boîte incessamment enfumée à écouter Billie Holiday chanter. Michel l’accompagnait parfois au piano, ce qui le rendait fou d’orgueil, et quand ce n’était pas lui, c’était l’un des innombrables musiciens, l’un des adorateurs de Billie Holiday qui, alertés par les mille tam-tams du jazz, répercutés dans la nuit de New York, rappliquaient tous, les uns après les autres, à une aube ou une autre, d’un club ou d’un autre.

(…) C’est par une nuit noire aussi que je la retrouvai un an ou deux ans plus tard à Paris… « De toute manière, darling, me dit-elle, you know, I am going to die very soon in New York, between two cops ». Je lui jurai que non, bien entendu…
Aussi fus-je tout d’abord stupéfaite, quelques mois plus tard en ouvrant le journal, de voir que Bille Holiday était morte la nuit d’avant, seule, dans un hôpital, entre deux flics.

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