cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : mai 2017 (Page 1 sur 2)

en 1970, je connus Alejandro Jodorowsky – Roberto Bolaño

en 1970,  je connus Alejandro Jodorowsky, qui était pour moi l’incarnation de l’artiste prestigieux. J’allai le chercher à la sortie d’un théâtre (il dirigeait une version de Zarathoustra, avec Isela Vega), je lui dis que je voulais qu’il m’apprenne à réaliser des films et à partir de ce moment-là je lui rendis assidûment visite chez lui. Je crois que je ne fus pas un bon élève. Jodorowsky me demanda combien je dépensais en cigarettes chaque semaine. Je lui dis que ça faisait pas mal d’argent, parce que j’ai toujours fumé comme un pompier. Jodorowsky me dit d’arrêter de fumer et qu’avec cet argent je me paye des leçons de méditation zen avec Ejo Takata. D’accord dis-je. Je passai quelques journées avec Ejo Takata, mais à la troisième séance je décidai que ce n’était pas fait pour moi. J’abandonnai Ejo Takata en pleine séance de méditation. Quand je voulus quitter ma place le japonais se jeta sur moi en brandissant un bâton, le même avec lequel il frappait les élèves qui le demandaient. C’est-à-dire, Ejo offrait le bâton, les disciples disaient oui ou non, et si la réponse était affirmative Ejo leur assénait des coups, avec le plat du bâton, qui faisaient retentir l’espace dans la pénombre imprégnée d’encens. A moi, cependant, il n’offrit pas le choix de refuser les coups. Son attaque fut foudroyante et assourdissante. J’étais à côté d’une jeune fille, près de la porte, et Ejo était au fond de la pièce. Je supposai qu’il avait les yeux fermés et crus qu’il n’allait pas m’entendre partir. Mais ce satané japonais m’entendit et se jeta sur moi en hurlant l’équivalent zen de banzaï. Mon père a été champion de boxe amateur dans la catégorie des poids lourds (…) Je n’ai jamais aimé boxer, mais j’ai appris enfant. Quand le maître Ejo Takata se jeta sur moi en hurlant, il est probable qu’il ne voulait pas me faire de mal, et qu’il ne s’attendait pas à ce que je me défende. Mais moi je voulais seulement foutre le camp de là une bonne fois pour toutes. Si tu crois qu’on t’attaque, tu te défends, c’est là une loi naturelle, surtout à 17 ans.
Ejo Takata était nérudien dans l’ingénuité.

un chemin de traverse – Mathieu Terence

À écouter les esprits chagrins, tout serait insignifiant, l’amour une erreur réciproque, la noblesse une imposture, la volupté un fastidieux moment de charcuterie, l’avenir du passé en pire. Selon eux, l’existence devrait débuter avec ressentiment et se terminer dans les regrets. Rien ne leur paraît plus incommodant que l’illuminé qui affirme aimer la vie, qui affirme la vie même. « Pour qui se prend-il celui-là ? » Tandis que le démoralisé délayant les inconvénients d’être né sera perçu comme un être émouvant de sensibilité et emportera leurs suffrages.
Mon sentiment de royauté intime est entièrement lié à celui d’être un clandestin dans l’époque. Je n’ai aucun reproche à formuler contre l’univers. Au contraire, mes félicitations vont à ses records de nuance. J’entends les Oui qui montent de ses couleurs. Je ne m’en prends qu’à ceux qui tiennent à faire de lui le cachot où ils sont passés maîtres. Qu’ils souffrent donc, ceux qui ne souffrent pas qu’on ne souffre pas.

J’écoute les anciens qui dérogent à la règle des passions tristes, au mot-d’ordre-des-choses que le contemporain distille dans les mentalités. Ils indiquent un chemin de traverse que la jeunesse croit condamné sans opposer de résistance. Pour ce qui est de l’apologie de la vie que je commence ici, ces « alliés substantiels » comme les appelle Char seront donc, par ordre d’apparition : Pound, Rimbaud, Melville, Protée, Novalis, Giordano Bruno, Prince, Nietzsche, Dante, Vivaldi, James Bowman, Miles Davis, Chico Buarque, Purcell, Rubens, Joubert, Walt Whitman, Baudelaire, Matisse, Ovide, Spinoza, Einstein, Bacon, Hölderlin, Henry Corbin, Lucrèce, Hésiode, Apesteguy, Milton, Shakespeare, Vinci, Géricault, Gauguin, Freud, Picasso, Borges, Confucius, Éros, Descartes.
Les génies ne rassasient pas, ils accroissent à la fois notre appétit et notre capacité à nous nourrir.

De l’avantage d’être en vie
L’Infini – Gallimard

dans un livre, – Henry Miller

Dans un livre, par exemple (je dis un livre et pas le livre, d’un certain livre), il y a des phrases, simplement des phrases, telle page, en haut à gauche, qui se détachent comme des sommets, et qui ont fait de vous ce que vous êtes devenu. Personne d’autre que vous ne peut réagir à ces phrases. Elles ont été écrites pour vous. De la même façon que tout ce qui vous arrive vous était destiné, surtout les événements négatifs.
(Tout cela pour dire encore une fois que peut-être l’une des raisons pour lesquelles j’ai accordé tant de place à l’immoralité, à la méchanceté, au laid, au cruel, c’est parce que je voulais que les autres sachent combien ils ont de la valeur, autant sinon plus que les choses de bien.)

2 avril 1958

Lawrence Durrell – Henry Miller

Correspondance 1935-1980

Que c’est beau ! – Colette

Un toit rose, de tuiles à godrons, dites tuiles romaines. Un cyprès en fuseau, noir sous la belle lumière et quelques saules à grosse tête, chevelus d’un feuillage tendre que le vent peigne, divise, écarte et referme. Derrière le cyprès une petite pièce de seigle étincelle d’un vert éclat printanier : un grand ciel pâle d’avril couronne cette parcelle paisible de l’univers.
« Pourquoi savons-nous que nous sommes en France ? » dit mon compagnon.
Il s’explique :
« Je ne parle pas d’une certitude géographique. J’entends la certitude émouvante qui nous informe : voilà une beauté de France, son équilibre, sa composition à laquelle un art semble participer… Le cyprès isolé, les vieux saules au feuillage neuf, un toit rose nichent aussi bien dans tous les coins de l’Italie que dans notre Midi. La sèche pierraille de la colline peut appartenir à l’Espagne, et ce grand ciel vaporeux, nous avons vu régner sa décoloration suave sur le Maroc. Mais transportez-moi endormi, déposez-moi ici, je m’éveille et je crie : « C’est la France ! » « Pourquoi ? »
Je ne donnai pas de réponse à mon compagnon qui est poète. Un poète accepte le silence comme une réponse, et même une réponse flatteuse. Dans le lyrisme gît une part de la vérité. Un poète perçoit et exprime généreusement ce que retient notre sensibilité, non pas moins vive, mais moins musicienne. De sorte que lorsqu’il s’écrit : « Que c’est beau ! », nous nous taisons, émus…

Lumières du corps – Valère Novarina

La lumière passe par-dedans la matière, c’est là la vraie physique des amants bien accordés : Dieu est une attraction dans l’univers aimanté, une force nue multipliante allant au un. Aucune force de mort n’est en lui, aucune force de destruction : l’amour est simple, l’amour est voyant, l’amour est d’un trait, les amants voient soudain d’un seul instant l’univers aimanté.

comment se fait-il ? – Etty Hillesum

Je voudrais bien vivre comme les lys des champs. Si l’on comprenait bien cette époque, elle pourrait nous apprendre à vivre comme un lys des champs. J’ai écrit un jour dans un de mes cahiers : je voudrais suivre du bout des doigts les contours de notre temps. J’étais assise à mon bureau et je savais comment approcher la vie (…) C’est à ce bureau que j’ai appris à rejoindre la vie que je portais en moi. Puis j’ai été jetée sans transition dans un foyer de souffrance humaine, sur l’un des nombreux petits fronts ouverts à travers toute l’Europe. Et là, j’ai fait soudain l’expérience suivante : en déchiffrant les visages, en déchiffrant des milliers de gestes, de petites phrases, de récits, je me suis mise à lire le message de notre époque – et un message qui en même temps le dépasse. Ayant appris à lire en moi-même, je me suis avisée que je pouvais lire aussi dans les autres. Là-bas j’ai vraiment eu l’impression de suivre à tâtons, d’un doigt sensible aux aspérités, les contours de ce temps et de cette vie. Comment se fait-il que ce petit bout de lande enclos de barbelés, traversé de destinées et de souffrances humaines qui viennent s’y échouer en vagues successives, ait laissé dans ma mémoire une image presque suave ? Comment se fait-il que mon esprit, loin de s’y assombrir, y ait été comme éclairé et illuminé ? (…) À ce bureau, au milieu de mes écrivains, de mes poètes et de mes fleurs, j’ai tant aimé la vie. Et là-bas, au milieu de baraques peuplées de gens traqués et persécutés, j’ai trouvé la confirmation de mon amour de cette vie.

Journal

Tout se mit à sourire – Octavio Paz

Sa présence changea ma vie. Cette maison aux couloirs obscurs et aux meubles poussiéreux se remplit d’air, de soleil,  de rumeurs et de reflets verts et bleus, population innombrable et heureuse toute en réverbérations et échos. Que de vagues en une vague, et comme elle peut faire d’un mur, d’une poitrine, d’un front en les couronnant d’écume, une plage, des rochers, des récifs ! Il n’était pas jusqu’aux abjects recoins de la poussière et des détritus qui ne fussent touchés par ses mains légères. Tout se mit à sourire, et partout brillèrent de blanches dents. Le soleil entrait avec plaisir dans des vieilles chambres et y demeurait des heures, alors qu’il avait abandonné depuis longtemps les autres maisons dans le quartier, dans la ville, dans le pays. Et plusieurs nuits, fort tard, les étoiles scandalisées le virent sortir en cachette de chez moi.
L’amour était un jeu, une création perpétuelle. Tout était plage, sable, lit aux draps toujours frais.

Liberté sur parole

Vous étiez jeune de nouveau – Michel Butor

Vous songiez à elle, vous disant : ça n’a été qu’une aventure, je la reverrai plus tard, nous serons toujours bons amis ; mais le lendemain soir, le ciel était un peu brumeux, vous n’y avez plus tenu ; à la sortie de chez Scabelli, vous vous êtes précipité, presque en courant, vers le palais Farnese.
D’abord, vous ne vous êtes pas montré ; vous l’avez suivie dans la nuit romaine, qui ne prenait pas le chemin direct pour aller via Monte della Farina, l’air pressée, nerveuse, vous rapprochant d’elle en vous demandant : va-t-elle chez un autre ? arrivant à sa hauteur, marchant à côté d’elle un certain temps, la tête tournée vers elle, ne pouvant en détacher vos yeux ; enfin elle vous a vu, s’est arrêtée, a poussé un cri, a laissé tomber son sac, et sans même se baisser pour le ramasser s’est précipitée dans vos bras (…)
Vous étiez jeune de nouveau ; vous l’aviez retrouvée enfin ; vous étiez arrivé à Rome.

La modification

Faire volte-face ? – Peter Handke

Faire volte-face ? Déjà il s’élançait vers elle. À certains instants de sa vie il était déjà arrivé qu’il se voie de l’extérieur, comme le spectateur d’un film dont il était en même temps l’acteur. Et c’est ce qui se produisait maintenant. Il s’élançait avec ce sac à dos qui sautillait à chacun de ses pas et composait une musique de cliquetis, tambourinements et crépitations cadencés. Quoiqu’il ne quittât pas des yeux la femme du carrefour, il franchissait d’un bond toutes les flaques et évitait les blocs rocheux qui indiquaient la fin et le commencement de la Voie Ancienne et en interdisaient censément l’accès aux voitures de la Voie Nouvelle (…)
Et elle ? Elle voyait dans cet élan vers elle sa façon à lui de la saluer. Dans un instant ils se retrouveraient, et pour toujours, sans qu’une seule parole fut nécessaire, pour le moment en tout cas, puis longtemps encore, peut-être plus jamais. Il suffirait d’une parole, quelle qu’elle soit, même la plus délicate de toutes, et ce rêve matinal qui, aussi longtemps qu’ils se retrouveraient en silence, était plus réel que n’importe quelle réalité, serait troublé, non, détruit.

La nuit morave

Quand je lis – Erri De Luca

Quand je lis des livres en vers, des livres de poètes, chacune de leurs pages ressemble à une route. Pour moi, un livre de poèmes est une ville. Sur les vers de Brassens et de Rilke, de Dylan et de Brodsky, je me promène, je cours ou bien je m’arrête : je voudrais habiter là.

Aller simple

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