cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : juin 2017 (Page 1 sur 3)

un cèdre – Sollers

C’est immédiat : je ne peux pas voir un cèdre, dans un jardin ou débordant d’un mur sur la rue, sans penser qu’une grande bénédiction émane de lui et s’étend sur le monde. La foule est bénie, les autobus, les camions, les voitures, les poubelles, les vélos, les scooters sont bénis. Les plus laids et les plus laides sont bénis, et aussi les vieux, les enfants, les jeunes, les femmes enceintes, les malades, les fatigués, les pressés, les rares heureux, les désespérés. Ils passent tous et toutes sous le cèdre, ils ne le voient pas, sa bénédiction silencieuse, verte et noire, filtre l’espace. On ne sait pas d’où lui vient cette tranquillité, cette ramure de sérénité.
Il vient d’Afrique ou d’Asie, le cèdre, son nom est grec et latin, il souffre au Liban et au Proche-Orient, il s’en fout, il a ses plans superposés, sa longévité, ses légendes. Ses racines pivotent à une grande profondeur, mais sa tige, droite, couverte d’une écorce rugueuse, se termine par une flèche presque toujours inclinée et dirigée vers le nord. Il peut s’élever jusqu’à 40 mètres, et son ombre, produite par de petites feuilles étroites et pointues, est épaisse et large. Il règne, il protège, il paraît méditer, il bénit.

L’éclaircie

Big Sur – Kerouac

Je peux presque percevoir l’odeur de la mer qui attire ce vacarme dans les arbres, mais j’ai ma lampe et tout ce que j’ai à faire c’est de suivre ce merveilleux chemin sableux qui plonge, plonge, vers le carnage croissant, et soudain redevient plat. J’aperçois un pont en rondins ; voilà le parapet du pont, voilà la rivière, à peine plus d’un mètre en-dessous ; traverse le pont, vagabond éveillé, va voir ce qui se passe sur l’autre rive ! Risque un oeil sur l’eau en passant ; ce n’est guère que de l’eau sur des rochers. Une bien petite rivière d’ailleurs.
Et maintenant, devant moi, une prairie de rêve avec la bonne vieille barrière d’un corral. Une clôture de barbelés longe la route à gauche. Mais c’est là le terme de mon voyage. Enfin ! Je me glisse entre les fils et me voilà qui enfile un joli petit sentier sablonneux, à travers une bruyère sèche et odorante, comme si, surgissant de l’enfer, je pénétrais dans un vieux Paradis terrestre familier, mais oui, et je rends grâce à Dieu. Pourtant, une minute plus tard, mon coeur se serre à nouveau car j’aperçois des choses noires sur le sable blanc devant moi, mais ce ne sont que des tas du bon vieux crottin des mulets de ce Paradis.

On disait que les coccinelles portent bonheur – Paul Auster

On disait que les coccinelles portent bonheur. Si l’une d’elles atterrissait sur ton bras, tu étais censé faire un voeu avant qu’elle ne s’envole. Les trèfles à quatre feuilles étaient eux aussi des porte-bonheur, et tu as passé d’innombrables heures à quatre pattes dans l’herbe, pendant la première période de ton enfance, à la recherche de ces petits trophées qui existaient bel et bien mais qu’on ne dénichait que rarement et dont on fêtait par conséquent la découverte à grand bruit.
On savait que le printemps était proche quand apparaissait le premier merle d’Amérique avec sa poitrine rousse et son dos marron : il surgissait brusquement et inexplicablement un matin dans le jardin derrière la maison, et il sautillait dans l’herbe en creusant pour attraper des vers. Dès ce moment, tu te mettais à dénombrer les merles, prenant bien note du deuxième, du troisième, du quatrième, ajoutant tous les jours d’autres merles à ton pointage, et quand tu aurais fini de les compter il ferait déjà chaud.

Chronique d’hiver

la maladresse – Dominique Rolin

La maladresse est une tare à vie, parce qu’on se sent regardé, ce qui provoque des catastrophes. Remplir un verre d’eau par exemple, et bien ! pour moi, c’est un problème qui requiert toute mon attention physique et une sorte d’intérêt mental, alors que chez les autres, c’est automatique. Quand j’ai réussi à le faire sans verser à côté, c’est une petite victoire intime, presque incommunicable. Tout déplacement dans un café me crée des difficultés. J’observe les gens aux alentours : ils pensent à pousser la table pour sortir et à se dégager de leur siège avec simplicité, et même souvent avec grâce, élégance. Et moi, je reste bloquée sur ma chaise. L’instinct se tait à ce moment-là. Me débarrasser de mon manteau dans un endroit public, équivaut presque à une catastrophe. Je reste là, engoncée. On me demande : « Voulez-vous enlever votre manteau, madame ? » Alors, je dis toujours non. Remettre les manches, c’est un problème de géométrie pour moi. Je remarque partout chez les autres un naturel du corps. Il y a de très jeunes gens qui enlèvent leur pull avec une sorte d’audace tranquille et de désinvolture, dont je suis incapable. Je sais ce qu’il faudrait faire pour rendre ces gestes efficaces et concordants avec l’action que je veux entreprendre, mais je n’y arrive jamais facilement. Mon absence de coordination est complète, j’attends toujours une gaucherie de ma part. Cela n’a pas d’importance en soi, personne ne m’en a fait le reproche en tout cas, mais cela se passe entre moi et moi, et c’est constant. Je ne suis pas en accord avec mon corps. Jim* l’est, il l’a toujours été ; ce fut d’ailleurs une grande leçon pour moi…

Plaisirs

Jim : Philippe Sollers

Venez ! – Stendhal (Journal)

17 mars 1811
J’ai écrit plusieurs lettres, à quelques mois de distance, à l’aimable et douce Bereyter. Elle a enfin permis que je lui rendisse mes hommages en personne. Bereyter m’a dit qu’en arrivant chez elle j’avais les yeux fort petits et l’air fat. J’aurais dû avoir l’air timide. Je l’embrassai tendrement le premier jour, je l’eus chez moi le second (29 janvier 1811).
Nous avons été tourmentés par des lettres anonymes qui l’ont effrayée et lui ont donné pour moi un goût qui paraît vif. Un cuistre bilieux, nommé Fournier, attaché comme chirurgien à Mme la princesse de Galitzine, est véhémentement soupçonné par moi d’être l’auteur des douze ou quinze lettres que nous avons reçues. On avait pour but de me faire croire qu’Angélique était une fille. Ça n’a pas réussi (…)
J’ai la douce et bonne petite Angélique chez moi toutes les nuits. Elle sait fort bien la musique, mais a le jugement faussé par la grossièreté de l’école française du moment. Elle a le front de me répéter que le savant vaut bien mieux que le chantant.
Enfin, du côté de l’amour je suis parfaitement content. Elle écrit comme un ange. Le jour de la plus sanglante des lettres anonymes, elle m’écrivait : « Je suis au désespoir. Venez, je vous en supplie, à quelque heure que ce soit dans la nuit, venez. »

Joris Ivens, l’ailleurs – Marceline Loridan-Ivens

Joris avait trente ans de plus que moi. C’était un voyageur venu de Hollande, un poète, un artiste, un homme charpenté aux cheveux longs et blancs, on l’appelait « le Hollandais volant » (…) Il avait vécu la naissance du cinéma, il en était un des pionniers, l’un des plus grands du documentaire, connu dans le monde entier, il avait parcouru la planète caméra à l’épaule, raconté la guerre d’Espagne, les luttes des travailleurs et la libération des peuples. C’était un homme habité, hanté par la misère humaine et constamment déchiré. Comme bien des artistes de l’entre-deux-guerres, il était devenu communiste, en réaction à la montée des fascismes. Il souffrait de voir l’idéal changé en plomb par le système soviétique mais il ne rompait pas. Je l’ai rencontré en 1962, il m’avait vue dans un film intitulé Chronique d’un été. J’y apparaissais tendant un micro au hasard dans la rue, je demandais aux passants « Etes-vous heureux ? » (…) Joris qui connaissait le réalisateur lui avait confié : « Cette fille, si je la rencontre, je pourrais tomber amoureux d’elle ». C’est ce qui s’est passé. Nous ne nous sommes plus quittés (…)
J’étais probablement une femme sous influence. Joris me dévorait. Mais j’avais besoin de cette dépendance, de la force et des certitudes d’un homme comme lui. Il était l’école que je n’avais pas terminée. L’amour qui me sauverait. Il était l’ailleurs. Bien des fois, je n’étais pas d’accord avec lui et je le lui disais. J’aimais l’idée de révolution mais je n’étais pas communiste (…) Il écrit dans ses mémoires : Comment deux personnes si proches l’une de l’autre par leurs aspirations, leur révolte, leur sens de la justice, pouvaient se retrouver aussi éloignées sur des questions idéologiques ? Ce fut pour moi le moment de faire le point et d’essayer de voir ce qui était juste et ce qui ne l’était pas. J’aime ces lignes, elles disent notre complémentarité, nos errements autant que notre sincérité.

Et tu n’es pas revenu

La récréation, Paul Valéry, 6 février 1938 – Dominique Bona

Il ne veut pas avoir l’air vieux, et surtout pas aujourd’hui. C’est le chapeau à la main qu’il se présente à la grille. Il vient ici pour la première fois : 11 rue de l’Assomption, 16e arrondissement. Une adresse élégante, mais discrète. À l’écart de ces hôtels particuliers de l’aristocratique boulevard Saint-Germain ou de la luxueuse place des Etats-Unis, dont il est l’hôte recherché, l’atmosphère est ici plutôt provinciale : surgie dans un parfum d’herbe mouillée et de mousse hivernale, c’est même la campagne à Paris ! Une douceur inattendue lui caresse le nez, la moustache, et lui ferait presque monter les larmes aux yeux. À soixante-dix ans, il poursuit toujours le même rêve. Un rêve impossible : atteindre la paix qui se refuse, paix du corps et de l’âme, paix de l’esprit qui peine à se réconcilier (…) Au moment de sonner ici, il a la nostalgie du temps où il avait le temps (…) Paul Valéry songe au temps qui passe, à la jeunesse perdue, aux amis mort. Mais c’est avec la vie qu’il a rendez-vous, ce 6 février 1938. Avec l’Amour (…)
Le petit homme, devant la grille, porte sur ses épaules le fardeau invisible, mais si lourd, d’une famille – sa charge d’âme. C’est peut-être ce pourquoi il est ici.
Il prend sa récréation.
Un jeune maître d’hôtel en veste blanche vient lui ouvrir pour le conduire, à travers le jardin sombre, à l’intérieur de la maison dont la lumière tout à coup le réchauffe. C’est une maison confortable, avec des boiseries claires, où il fait bon déposer son manteau, ses gants, son chapeau. Et soudain elle est là. Silhouette grecque. Grande, bien plus grande que lui, avec des épaules larges, des hanches étroites, un ventre légèrement bombé sous le satin. Peu de seins mais sculpturale. Une de ces figures de marbre qu’il adore, en Méditerranéen conquis depuis des lustres par la beauté radieuse de ces statues antiques, au port altier et à l’allure conquérante. Brune, les cheveux coupés court mais souples, avec des mèches joyeuses, elle a un visage de poupée aux yeux bleu foncé, un de ces visages ronds qui ont un air d’enfance. Nez long et pointu, bouche immense dont les lèvres s’étirent en un sourire qui invite à lui répondre. Elle paraît extraordinairement vivante (…)
Ayant atteint ce qu’on dit être l’âge du renoncement, il se méfie du dieu d’amour qui voudrait lui dicter sa folie. Il en ressent l’appel – mais il tient à ne pas subir sa tyrannie. En homme libre, passé maître dans l’art de penser, il applique à la lettre la consigne qu’il s’est donnée de ne jamais s’abandonner à ses émotions sans tenter de les comprendre et de les clarifier, jusque dans ce domaine irrationnel et diabolique : la pulsion érotique (…)
Les voici, énumérés en grec, sur une seule ligne de son cahier : « la nature – un autre – une autre – la paix ». On ne saurait être plus rapide. Ni plus efficace. En quatre mots il a a fait le tour de la question (…)
Il hésite, il s’accorde du temps, mais au fond il sait. La tentation est trop grande, même pour un homme aussi prudent et réfléchi. Il a beau considérer les enjeux, aligner les arguments, il est déjà trop tard. Le feu est là. L’étincelle va déclencher l’incendie.

Chante-moi la mélodie de la journée réussie – Peter Handke

Qui a déjà vécu une journée réussie ? La plupart vont dire oui. Et il sera nécessaire alors de continuer à questionner. Veux-tu dire « réussie », ou simplement « belle » ? Parles-tu d’une journée « réussie » ou d’une journée – il est vrai tout aussi rare – « sans soucis » ? Pour toi une journée réussie est-elle déjà celle qui s’est déroulée sans problème ? Vois-tu une différence entre une journée réussie et une journée heureuse ?(…) Pour toi la journée réussie est-elle fondamentalement différente d’une journée sans pesanteur, une journée de bonheur, une journée dont on serait venu à bout, une journée transfigurée par son longdurer – une seule chose suffit et le jour tout entier s’élève transfiguré – et peu importe quel grand jour pour la science, pour ta patrie, notre peuple, les peuples de la terre, l’humanité ? (D’ailleurs regarde – lève les yeux – le contour de l’oiseau là-bas en haut dans l’arbre) (…)
Oui, la journée réussie n’est pas pour moi comme toutes les autres, elle veut en dire plus. La journée réussie, c’est plus (…) La journée réussie est incomparable. Elle est unique (…) Comment t’imagines-tu une telle journée ? Esquisse-m’en une première image, décris-m’en des images ! Raconte une journée réussie. Fais sentir la danse de la journée réussie ! Chante-moi la mélodie de la journée réussie.

Essai sur la journée réussie

Camper dans la beauté – André Suarès

Sans Campanile, il n’est point de Venise. Le clou d’or roux du clocher en aiguille, lui seul, fixe la sirène changeante. Il pique l’heure pour la folle oublieuse. Dès l’aube, il rive la flottante Venise au matin bleu ; et le soir, le Campanile est le mât de brocart rose et d’or à la barque amarrée pour Vénus, sur la lagune (…)
Dans le premier feu du désir, on ne reproche rien à la femme qu’on aime. On ne juge point Venise : on la caresse, on la baise, on s’y laisse vaincre et tenter ; car toujours elle tente. Dans un abandon exquis de toute volonté, on y oublie son plan et sa règle. J’abdique, pour une heure, mon art et mon dessein. Je me mets aux pieds nus de la Reine. J’épouse le style de l’amour voluptueuse, du plaisir et de la fantaisie.
Je veux camper dans la beauté qui se touche et l’ardeur sensuelle. Il ne pleut pas à Venise ; le ciel jamais n’y est gris ; jamais on n’y vit de la neige. Et certes, il n’est plus de Venise, quand la lumière est éteinte, sous les nuages et la pluie.
Que toute confiance soit faite aux fées, en ce lieu de féerie.

Le voyage du Condottière

Ulysse dort avec Pénélope – Jean-Pierre Vernant

Le présent retrouvé
Au palais, en ville, le pied d’olivier installé au coeur de la maison dans la terre d’Ithaque, dans le jardin, à la campagne, toute cette végétation continûment entretenue, voilà qui fait le lien entre le passé et le présent. Les arbres plantés jadis ont grandi. Comme des témoins véridiques, ils marquent la continuité entre le temps où Ulysse était un petit garçon et le temps où, maintenant, il est au seuil de la vieillesse. En écoutant cette histoire, ne faisons-nous pas la même chose, ne relions-nous pas le passé, le départ d’Ulysse, au présent de son retour ? Nous tissons ensemble sa séparation et ses retrouvailles avec Pénélope. D’une certaine façon, le temps par la mémoire est aboli, alors même qu’il est retracé au fil de la narration. Aboli et représenté parce que Ulysse lui-même n’a cessé de garder en mémoire le retour, parce que Pénélope n’a cessé de garder en mémoire le souvenir de l’Ulysse de sa jeunesse.
Ulysse dort avec Pénélope et c’est comme leur première nuit de noces. Il se retrouvent en jeunes mariés. Athéna fait en sorte que le soleil arrête la course de son char pour que le jour ne se lève pas trop tôt et que l’aube tarde à paraître. Cette nuit fut la plus longue du monde.

L’univers, les dieux, les hommes

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