Il ne veut pas avoir l’air vieux, et surtout pas aujourd’hui. C’est le chapeau à la main qu’il se présente à la grille. Il vient ici pour la première fois : 11 rue de l’Assomption, 16e arrondissement. Une adresse élégante, mais discrète. À l’écart de ces hôtels particuliers de l’aristocratique boulevard Saint-Germain ou de la luxueuse place des Etats-Unis, dont il est l’hôte recherché, l’atmosphère est ici plutôt provinciale : surgie dans un parfum d’herbe mouillée et de mousse hivernale, c’est même la campagne à Paris ! Une douceur inattendue lui caresse le nez, la moustache, et lui ferait presque monter les larmes aux yeux. À soixante-dix ans, il poursuit toujours le même rêve. Un rêve impossible : atteindre la paix qui se refuse, paix du corps et de l’âme, paix de l’esprit qui peine à se réconcilier (…) Au moment de sonner ici, il a la nostalgie du temps où il avait le temps (…) Paul Valéry songe au temps qui passe, à la jeunesse perdue, aux amis mort. Mais c’est avec la vie qu’il a rendez-vous, ce 6 février 1938. Avec l’Amour (…)
Le petit homme, devant la grille, porte sur ses épaules le fardeau invisible, mais si lourd, d’une famille – sa charge d’âme. C’est peut-être ce pourquoi il est ici.
Il prend sa récréation.
Un jeune maître d’hôtel en veste blanche vient lui ouvrir pour le conduire, à travers le jardin sombre, à l’intérieur de la maison dont la lumière tout à coup le réchauffe. C’est une maison confortable, avec des boiseries claires, où il fait bon déposer son manteau, ses gants, son chapeau. Et soudain elle est là. Silhouette grecque. Grande, bien plus grande que lui, avec des épaules larges, des hanches étroites, un ventre légèrement bombé sous le satin. Peu de seins mais sculpturale. Une de ces figures de marbre qu’il adore, en Méditerranéen conquis depuis des lustres par la beauté radieuse de ces statues antiques, au port altier et à l’allure conquérante. Brune, les cheveux coupés court mais souples, avec des mèches joyeuses, elle a un visage de poupée aux yeux bleu foncé, un de ces visages ronds qui ont un air d’enfance. Nez long et pointu, bouche immense dont les lèvres s’étirent en un sourire qui invite à lui répondre. Elle paraît extraordinairement vivante (…)
Ayant atteint ce qu’on dit être l’âge du renoncement, il se méfie du dieu d’amour qui voudrait lui dicter sa folie. Il en ressent l’appel – mais il tient à ne pas subir sa tyrannie. En homme libre, passé maître dans l’art de penser, il applique à la lettre la consigne qu’il s’est donnée de ne jamais s’abandonner à ses émotions sans tenter de les comprendre et de les clarifier, jusque dans ce domaine irrationnel et diabolique : la pulsion érotique (…)
Les voici, énumérés en grec, sur une seule ligne de son cahier : « la nature – un autre – une autre – la paix ». On ne saurait être plus rapide. Ni plus efficace. En quatre mots il a a fait le tour de la question (…)
Il hésite, il s’accorde du temps, mais au fond il sait. La tentation est trop grande, même pour un homme aussi prudent et réfléchi. Il a beau considérer les enjeux, aligner les arguments, il est déjà trop tard. Le feu est là. L’étincelle va déclencher l’incendie.