cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Joris Ivens, l’ailleurs – Marceline Loridan-Ivens

Joris avait trente ans de plus que moi. C’était un voyageur venu de Hollande, un poète, un artiste, un homme charpenté aux cheveux longs et blancs, on l’appelait « le Hollandais volant » (…) Il avait vécu la naissance du cinéma, il en était un des pionniers, l’un des plus grands du documentaire, connu dans le monde entier, il avait parcouru la planète caméra à l’épaule, raconté la guerre d’Espagne, les luttes des travailleurs et la libération des peuples. C’était un homme habité, hanté par la misère humaine et constamment déchiré. Comme bien des artistes de l’entre-deux-guerres, il était devenu communiste, en réaction à la montée des fascismes. Il souffrait de voir l’idéal changé en plomb par le système soviétique mais il ne rompait pas. Je l’ai rencontré en 1962, il m’avait vue dans un film intitulé Chronique d’un été. J’y apparaissais tendant un micro au hasard dans la rue, je demandais aux passants « Etes-vous heureux ? » (…) Joris qui connaissait le réalisateur lui avait confié : « Cette fille, si je la rencontre, je pourrais tomber amoureux d’elle ». C’est ce qui s’est passé. Nous ne nous sommes plus quittés (…)
J’étais probablement une femme sous influence. Joris me dévorait. Mais j’avais besoin de cette dépendance, de la force et des certitudes d’un homme comme lui. Il était l’école que je n’avais pas terminée. L’amour qui me sauverait. Il était l’ailleurs. Bien des fois, je n’étais pas d’accord avec lui et je le lui disais. J’aimais l’idée de révolution mais je n’étais pas communiste (…) Il écrit dans ses mémoires : Comment deux personnes si proches l’une de l’autre par leurs aspirations, leur révolte, leur sens de la justice, pouvaient se retrouver aussi éloignées sur des questions idéologiques ? Ce fut pour moi le moment de faire le point et d’essayer de voir ce qui était juste et ce qui ne l’était pas. J’aime ces lignes, elles disent notre complémentarité, nos errements autant que notre sincérité.

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  1. brigetoun

    et je les aime tous les deux, et aussi les films qu’ils ont fait ensemble, et sa façon à elle de les défendre (tout en n’abdiquant pas le reste de son histoire)

    • admin

      J’ai de sacrées lacunes de ce côté-là ! (les films)
      (failli écrire lagune, révélateur !)

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