La maladresse est une tare à vie, parce qu’on se sent regardé, ce qui provoque des catastrophes. Remplir un verre d’eau par exemple, et bien ! pour moi, c’est un problème qui requiert toute mon attention physique et une sorte d’intérêt mental, alors que chez les autres, c’est automatique. Quand j’ai réussi à le faire sans verser à côté, c’est une petite victoire intime, presque incommunicable. Tout déplacement dans un café me crée des difficultés. J’observe les gens aux alentours : ils pensent à pousser la table pour sortir et à se dégager de leur siège avec simplicité, et même souvent avec grâce, élégance. Et moi, je reste bloquée sur ma chaise. L’instinct se tait à ce moment-là. Me débarrasser de mon manteau dans un endroit public, équivaut presque à une catastrophe. Je reste là, engoncée. On me demande : « Voulez-vous enlever votre manteau, madame ? » Alors, je dis toujours non. Remettre les manches, c’est un problème de géométrie pour moi. Je remarque partout chez les autres un naturel du corps. Il y a de très jeunes gens qui enlèvent leur pull avec une sorte d’audace tranquille et de désinvolture, dont je suis incapable. Je sais ce qu’il faudrait faire pour rendre ces gestes efficaces et concordants avec l’action que je veux entreprendre, mais je n’y arrive jamais facilement. Mon absence de coordination est complète, j’attends toujours une gaucherie de ma part. Cela n’a pas d’importance en soi, personne ne m’en a fait le reproche en tout cas, mais cela se passe entre moi et moi, et c’est constant. Je ne suis pas en accord avec mon corps. Jim* l’est, il l’a toujours été ; ce fut d’ailleurs une grande leçon pour moi…

Plaisirs

Jim : Philippe Sollers