cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : juin 2017 (Page 2 sur 3)

A room with a view – Susan Sontag

Florence est si belle que c’en est follement irréel ; la beauté des villes modernes consiste en une sensation de leur puissance, de leur cruauté, de leur caractère impersonnel, massif, + de leur variété (comme à New York ou à Londres) vue en contraste avec les vestiges architecturaux d’un beau passé (comme à Boston, un peu, et beaucoup plus à Londres, à Paris ou à Milan), mais ce n’est pas la beauté que l’on trouve ici. Florence est entièrement belle, je veux dire entièrement située dans le passé, c’est une ville musée, qui a un présent (les Vespa gonflées, les films américains, des dizaines de milliers de touristes), mais la grandeur, la densité + l’homogénéité esthétique de la ville est telle que les éléments modernes – au moins leur partie italienne – ne choquent pas, ne gâchent rien (…)
Le temps est parfait, assez doux pour qu’on sorte à toute heure en robe de coton ou en manches de chemise (la température ne baisse pas le soir, comme en Californie) mais jamais trop chaud. J’ai une grande fenêtre, haute de plus de deux mètres, dans ma chambre : j’ai laissé les volets grands ouverts toute la nuit dernière, je ferai la même chose ce soir…

Renaître

déménager – Alberto Manguel

Je suis, une fois de plus, sur le point de déménager. Autour de moi, dans la poussière secrète issue de coins insoupçonnés que révèle à présent le déplacement des meubles, se dressent en équilibre instable des colonnes de livres, tels des piliers sculptés par le vent dans un paysage désertique (…) Je me demande – comme je le fais chaque fois – pourquoi je conserve tant de livres dont je sais que je ne les relirai jamais. Et je me réponds que chaque fois que je me débarrasse d’un livre, je m’aperçois quelques jours plus tard que c’est précisément celui-là que je cherche. Je me dis qu’il n’existe aucun livre (ou peu, près peu) dans lequel je n’ai rien trouvé qui m’intéresse. Je me dis que, d’abord, je ne les ai pas introduits chez moi sans raison, et que cette raison peut prévaloir à nouveau dans l’avenir. Je me donne pour excuses la complétude, la rareté, une vague érudition. Mais je sais que la raison majeure de mon attachement à ce trésor amassé sans relâche est une sorte d’avidité voluptueuse. J’aime contempler mes bibliothèques encombrées, pleines de noms plus ou moins familiers. Je trouve délicieux de me savoir entouré d’une sorte d’inventaire de ma vie, assorti des prévisions de mon avenir.

Une histoire de la lecture

Un jour – Victor Hugo

Un jour, l’air était tiède, le Luxembourg était inondé d’ombre et de soleil, le ciel était pur comme si les anges l’eussent lavé le matin, les passereaux poussaient de petits cris dans les profondeurs des marronniers. Marius avait ouvert toute son âme à la nature, il ne pensait à rien, il vivait et il respirait, il passa près de ce banc, la jeune fille leva les yeux sur lui, leurs deux regards se rencontrèrent.
Qu’y avait-il cette fois dans le regard de la jeune fille ? Marius n’eût pu le dire. Il n’y avait rien et il y avait tout. Ce fut un étrange éclair.
Elle baissa les yeux, et il continua son chemin.
Ce qu’il venait de voir, ce n’était pas l’oeil ingénu et simple d’un enfant, c’était un gouffre mystérieux qui s’était entr’ouvert, puis brusquement refermé.
Il y a un jour où toute jeune fille regarde ainsi. Malheur à qui se trouve là !

Les Misérables

Les souvenirs – Mathieu Terence

Les souvenirs ont la vertu d’une découverte. Ils m’informent d’une route à suivre. Ils dessinent une carte magique sur laquelle je reconnais la voie. Ils participent du présent. Rien ne me concerne moins que le passé en eux.

De l’avantage d’être en vie

la chemise blanche – Pascal Quignard

J’avais mis à sécher sur la terrasse de la vieille villa de Mogador ma chemise. Elle était blanche. La brume l’entourait, la prolongeait sur le balustre blanc. Je regardais la mer. La brume due au soleil qui se levait déjà envahissait le port punique.
Sur la gauche, la médina avait disparu sous la brume.
Il y eut une invasion de papillons.

Les ombres errantes

en gare d’Avignon – Michel Houellebecq

En décembre 1986, je me trouvais en gare d’Avignon, et le temps était doux. À la suite de complications sentimentales dont la narration serait fastidieuse, je devais impérativement – du moins le pensais-je – reprendre le TGV pour Paris. J’ignorais qu’un mouvement de grève venait de se déclencher sur l’ensemble du réseau SNCF. Ainsi, la succession opérationnelle de l’échange sexuel, de l’aventure et de la lassitude se trouva d’un seul coup brisée. J’ai passé deux heures, assis sur un banc, face au paysage ferroviaire déserté. Des voitures de TGV étaient immobilisées sur les voies de garage. On aurait pu croire qu’elles étaient là depuis des années, qu’elles n’avaient même jamais roulé. Des informations se chuchotaient à voix basse parmi les voyageurs ; l’ambiance était à la résignation, à l’incertitude. Ç’aurait pu être la guerre, ou la fin du monde occidental.
Certains témoins plus directs des « événements de 68 » m’ont raconté par la suite qu’il s’agissait d’une période merveilleuse, où les gens se parlaient dans la rue, où tout paraissait possible ; je veux bien le croire. D’autres font simplement observer que les trains ne roulaient plus, qu’on ne trouvait plus d’essence ; je l’admets sans difficulté. Je trouve à tous ces témoignages un trait commun : magiquement, pendant quelques jours, une machine gigantesque et oppressante s’est arrêtée de tourner. Il y a eu un flottement, une incertitude ; une suspension s’est produite, un certain calme s’est répandu dans le pays. Naturellement, ensuite, la machine sociale a recommencé à tourner de manière encore plus rapide, encore plus impitoyable (…) Il n’empêche qu’il y a eu un instant d’arrêt, d’hésitation ; un instant d’incertitude métaphysique.

La poésie du mouvement arrêté

Rester vivant

Vadim, Le plaisir sans remords – Clément Ghys

L’enfance s’anéantit un jour de juillet 1937. La famille est en vacances dans un chalet en location à Morzine, en Savoie. Le père est attablé et tombe. D’un coup, il s’évanouit. La famille hurle. Il meurt le lendemain. Ce héros superbe, Vadim ne l’aura quasiment pas connu. L’enfant vif et rieur ne perdra jamais ses qualités. Mais désormais, il saura que le bonheur peut ficher le camp à chaque instant. Et il en profitera, rira de tout, y compris de ses propres malheurs, cherchera à être heureux coûte que coûte (…)
Les tapis persans sont tous vendus. Il faut survivre et c’est impossible en ville. Alors Marie-Antoinette repart. Direction la Savoie, là-même où son époux est mort. Elle s’installe près de Morzine, aux Gets, en Haute-Savoie, dans le hameau des Folliets (…) Coupés du monde, les Plemiannikov se démènent pour être heureux. La mère loue une ferme qu’elle transforme en auberge de jeunesse. Dans l’hebdomadaire Marianne, elle fait passer une annonce en juin 1938 : « Hte-Savoie, alt. 1350. Famille prendr. enfants, pens. soins maternels, prix modér. Ecr. Mme Ardilouze, 9 r. Turbigo, Paris ». Arrivent des jeunes gens qui veulent profiter de la montagne, ou apprendre le métier d’aubergiste. Vadim croise Yves Robert, le futur metteur en scène. Mais, la guerre éclatant, en fait de personnes désireuses d’air pur, la maison accueille surtout des réfugiés. Des Juifs traqués ou des réfractaires au STO qui veulent passer en Suisse à dix kilomètres. L’enfance est définitivement finie. Vadim voit les yeux de ceux qui ont tout quitté. L’adolescent aide certains d’entre eux à passer. Beaucoup font payer les évadés, pas lui. Il leur demande jsute si, une fois libres, ils pourront lui envoyer par la poste du lait concentré et du chocolat.
Mais il voit aussi ceux qui épient par la fenêtre et dénoncent le voisin, ceux qui font passer des petits mots à la milice. Un dimanche, il est à vélo avec un ami. Le copain est d’une famille catholique, il est habillé pour la messe. Pas Vadim. Ils arrivent au village. Des Allemands, aidés par des miliciens, mettent les hommes d’un côté, les femmes et les enfants de l’autre. Vadim a l’allure d’un gosse et est dirigé vers la seconde partie, son ami ressemble à un adulte. Il sera exécuté, comme tous les autres hommes. À Morzine, aux Gets et aux Folliets passent des familles pour quelques semaines. Ou bien des enfants aux noms très franchouillards sont inscrits. Ce sont des Juifs. Une petite fille, Françoise Durand, est dans sa classe, au cours Rossi. Elle est si belle, il est fou d’elle. Ils s’embrassent. Un baiser d’enfants, qui transporte Vadim. Son vrai nom est Nicole Dreyfus. Elle sera actrice sous le nom d’Anouk Aimée.

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L’image entêtée – Vuillard

Je voudrais en somme que mon image, mobile, cahotée entre mille photos changeantes, au gré des situations, des âges, coïncide toujours avec mon « moi » (profond, comme on le sait) ; mais c’est le contraire qu’il faut dire : c’est « moi » qui ne coïncide jamais avec mon image ; car c’est l’image qui est lourde, immobile, entêtée (ce pour quoi la société s’y appuie), et c’est « moi » qui suis léger, divisé, dispersé et qui, tel un ludion, ne tiens pas en place, tout en m’agitant dans mon bocal : ah, si au moins la Photographie pouvait me donner un corps neutre, anatomique, un corps qui ne signifie rien ! Hélas, je suis condamné par la Photographie, qui croit bien faire, à avoir toujours une mine : mon corps ne trouve jamais son degré zéro, personne ne le lui donne…

cité par Roland Barthes « La chambre claire »

Catalogue Vuillard, Expo Grand Palais

Zorro – Isabel Allende

Enfin arriva le jour où Diego fut prêt pour la cérémonie d’initiation. Le maître d’escrime le conduisit par des endroits ignorés même des architectes et des bâtisseurs, qui se vantaient de connaître la ville comme leurs poches. Barcelone avait grandi sur des couches successives de ruines : par elle étaient passés les Phéniciens et les Grecs, sans laisser beaucoup de traces ; puis étaient arrivés les Romains qui avaient imposé leur sceau avant d’être remplacés par les Goths ; et enfin l’avaient conquise les Sarrasins, qui y étaient restés plusieurs siècles. Chacun avait contribué à sa complexité ; du point de vue archéologique, Barcelone était un millefeuille (…) Diego et son maître parcoururent un labyrinthe de ruelles sinueuses, ils s’engagèrent dans le vieux quartier, franchirent des portiques cachés, descendirent des escaliers usés par le temps, s’enfoncèrent dans des replis souterrains, pénétrèrent des des ruines caverneuses et traversèrent des canaux où ne coulait pas d’eau mais un liquide visqueux et sombre à l’odeur de fruits pourris. Enfin ils se trouvèrent devant une porte marquée de signes cabalistiques, qui s’ouvrit devant eux quand le maître prononça le mot de passe, et entèrent dans une salle aux prétentions de temple égyptien. Diego se vit entouré d’une vingtaine d’hommes, vêtus de superbes tuniques de couleur et décorés de signes divers. Il était dans le tabernacle de la secte, le coeur même de la Justice.
Le rite se prolongea toute la nuit (…) Enfin, lorsqu’il eut surmonté tous les obstacles avec succès, ils le guidèrent vers un autel. Là se trouvaient exposés les symboles qu’il devrait vénérer : une miche de pain, une balance, une épée et une rose. Le pain signifiait le devoir d’aider les pauvres ; la balance représentait la détermination de lutter pour la justice ; l’épée exprimait le courage, le calice contenait l’élixir de la compassion ; la rose rappelait que la vie n’est pas faite uniquement de sacrifice et de travail, qu’elle est également belle et pour cela même doit être défendue.
« Quel sera votre nom de code ? demanda le Sublime Défenseur du Temple.
– Zorro, le Renard », répliqua Diego sans hésiter.
Il n’y avait pas pensé, mais à cet instant, il se souvint avec une clarté absolue des yeux colorés du renard, qu’il avait vus dans un autre rite d’initiation, bien des années auparavant, dans les forêts de Californie.
« Bienvenue, Zorro »,

Alexandrie – Lawrence Durrell

Tonalités du paysage : du brun au bronze, ciel abrupt, nuages bas, sol de perle aux ombres nacrées et aux reflets mauves. La poussière fauve, la royale poussière du désert : tombes de prophètes virant au zinc et au cuivre quand descend le crépuscule sur l’antique lac. Ses immenses trouées dans le sable, comme des flaques abandonnées par les marées du ciel ; vert et jaune cédrat cédant aux nuances du métal oxydé, ou s’exaltant en une unique voile couleur de pruneau, humide, palpitante (…)
Été : sable jaune chamois, ciel de marbre brûlant.
Automne : ecchymoses tuméfiées.
Hiver : neige crissante, sables glacés.
pans de ciel clair, scintillations de mica.
verts délavés du delta.
somptueux champs d’étoiles.
Et le printemps ? Ah ! il n’y a pas de printemps dans le Delta, nul sentiment de renouveau, de rajeunissement des choses. On émerge de l’hiver pour se trouver aussitôt plongés dans l’effigie de cire chaude d’un été suffocant. Mais ici, du moins à Alexandrie, les souffles venus de la mer nous sauvent de l’accablante stagnation du néant de l’été … venant agiter doucement les bannes rayées des cafés sur la Grande Corniche.

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