cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : juillet 2017 (Page 1 sur 2)

ce soir en marchant dans Venise – Houellebecq

Ce soir en marchant dans Venise
J’ai repensé à toi ma Lise.
J’aurais bien aimé t’épouser
Dans la basilique dorée.
Les gens s’en vont, les gens se quittent
Ils veulent vivre un peu trop vite.
Je me sens vieux, mon corps est lourd
Il n’y a rien d’autre que l’amour.

une odeur d’amour – Camus

Au lieu de prendre la grande route, il revint parmi les caroubiers et les oliviers par un petit chemin détourné qui passait au pied de la montagne et débouchait derrière sa maison. Il écrasa du pied quelques olives et s’aperçut que le chemin était entièrement tigré de taches noires. À la fin de l’été, les caroubiers mettent une odeur d’amour sur toute l’Algérie, et le soir ou après la pluie c’est comme si la terre tout entière reposait, après s’être donnée au soleil, son ventre tout mouillé d’une semence au parfum d’amande amère… Dans ce petit chemin, avec le soir et le soupir détendu de la terre, elle devenait légère, à peine sensible aux narines de Patrice – comme une maîtresse avec qui l’on sort dans la rue après tout un après-midi étouffant, et qui vous regarde, épaule contre épaule, parmi les lumières et la foule.

La mort heureuse

Adieu – Michel Butor

vous vous êtes retrouvés tous les deux sur le lit, la lampe éteinte, éclairés par la lumière de la lune qui pénétrait par la fenêtre ouverte avec un peu de vent, avec les lampes des maisons voisines, avec les phares des vespas virant bruyantes au coin d’en bas qui faisaient des taches orange sur le plafond.
Vous l’avez quittée peu après minuit comme d’habitude ; vous êtes retourné à l’Albergo Quirinale ; les fils déchirés se renouaient ; c’était une cicatrice très fragile ; la moindre imprudence l’aurait arrachée ; c’est pourquoi vous ne lui avez pas dit un seul mot de votre séjour à tous deux à Paris, c’est pourquoi, le lendemain vendredi, contre toutes vos craintes, elle ne vous en a pas dit un seul, comme vous déjeuniez ensemble dans un restaurant de la place des Thermes de Dioclétien, ni comme elle vous disait au revoir sur le quai de la gare tandis que le train démarrait, agitant la main, les yeux fixés sur vous.
Vous l’aviez reconquise ; tout semblait s’être effacé. Jamais vous n’en avez reparlé, et c’est à cause de ce silence que maintenant la blessure est inguérissable, à cause de cette fausse cicatrisation prématurée qu’une gangrène s’est développée dans cette plaie intérieure qui suppure si fort, maintenant que les circonstances de ce voyage, ses heurts, ses mouvements, ses aspérités l’ont écorchée.
« Adieu », lui avez-vous crié comme elle courait la tête levée, admirable, les cheveux en couronne de flammes noires, s’essoufflant dans un sourire. Vous pensiez alors : j’ai cru la perdre, je l’ai retrouvée ; j’ai côtoyé un précipice, il ne faut jamais plus en parler ; maintenant je saurai la garder, je la tiens.

La modification

Les nuages – Ariwara no Narihira

Les nuages
qui s’élèvent dans le ciel
ne laissent pas de trace
comme eux je suis
devenue éphémère

 

(attribué à)

Nicolas-Bouvier-00

(Nicolas Bouvier)

 

 

l’arme magique – Carl G. Jung

Reconnaître à quel degré inouï les âmes humaines sont différentes les unes des autres fut une des expériences les plus bouleversantes de ma vie. Si l’égalité collective n’était pas un fait originel, si elle n’était pas la source première et la mère de toutes les âmes individuelles, elle ne serait qu’une gigantesque illusion. Mais en dépit de toute notre conscience individuelle, elle ne s’en perpétue pas moins inébranlablement au sein de l’inconscient collectif, comparable à une mer sur laquelle la conscience du moi voguerait, semblable à un bateau. C’est pourquoi rien ou presque rien du monde psychique originel n’a disparu. Comme les flots séparent les continents de leurs immensités et les enserrent tels des îles, l’inconscience originelle assaille de toutes part les consciences individuelles (…) la mer originelle s’élance en lames déchaînées à l’assaut de l’île à peine émergée et l’engloutit. Au cours des troubles nerveux, ce sont au moins des digues qui sont rompues et des champs fertiles dévastés par l’inondation.
Les névrosés sont sans exception des habitants des côtes, les plus exposés aux dangers de la mer. Les soi-disant normaux habitent à l’intérieur des terres sur un sol sec et surélevé, au bord de lacs et de rivières paisibles, … la mer est si lointaine que l’on en arrive à nier son existence (…)
La scission de l’âme est pour le primitif, comme pour nous, incongrue et maladive. Nous la nommons conflit, nervosité, démence. Ce n’est pas par erreur que le récit biblique de la Création a situé une harmonie pleine et entière entre les plantes, les animaux, les hommes et Dieu dans le symbole du Paradis, au début de tout devenir psychique, et qu’il a discerné le péché fatal dans cette première pointe de conscience : « Vous serez comme des Dieux, connaissant le Bien et le mal ». Pour l’esprit naïf, c’était nécessairement pécher que de rompre la Loi, l’unité sacrée de la nuit originelle faite d’une conscience vague, diffuse des choses et de l’univers. C’était la révolte satanique de l’individu contre l’unité. C’était un acte hostile du disharmonique contre l’harmonique (…)
Et pourtant, la conquête de la conscience fut le fruit le plus précieux de l’Arbre de Vie, l’arme magique qui conféra à l’homme sa victoire sur la terre,

L’homme à la découverte de son âme

Et j’entre dans le jardin – Yves Bonnefoy

Je m’éveille et me lève et marche. Et j’entre
Dans le jardin de quand j’avais dix ans,
Qui ne fut qu’une allée, bien courte, entre deux masses
De terre mal remuée, où les averses
Laissent longtemps des flaques où se prirent
Les premières lumières que j’aie aimées.
Mais c’est la nuit maintenant, je suis seul,
Les êtres que j’ai connus dans ces années
Parlent là-haut et rient, dans une salle
Dont tombe la lueur dans l’allée ; et je sais
Que les mots que j’ai dits, décidant parfois
De ma vie, sont ce sol, cette terre noire.
Autour de moi le dédale, infini,

Vernon Subutex – Virginie Despentes

Les fenêtres de l’immeuble d’en face sont déjà éclairées. Les silhouettes des femmes de ménage s’agitent dans le vaste open space de ce qui doit être une agence de communication. Elles commencent à six heures. D’habitude, Vernon se réveille un peu avant qu’elles arrivent. Il a envie d’un café serré, d’une cigarette à filtre jaune, il aimerait se griller une tranche de pain et déjeuner en parcourant les gros titres du Parisien sur son ordinateur.
Il n’a pas acheté de café depuis des semaines. Les cigarettes qu’il roule le matin en éventrant les mégots de la veille sont si fines que c’est comme tirer sur du papier. Il n’y a rien à manger dans ses placards. Mais il a conservé son abonnement à Internet. Le prélèvement se fait le jour où tombe l’allocation logement. Depuis quelques mois elle est versée directement au propriétaire, mais c’est quand même passé, jusque-là. Pourvu que ça dure.
Son abonnement de téléphone portable a été suspendu, il ne se casse plus la tête à acheter des forfaits. Face à la débâcle, Vernon garde une ligne de conduite : il fait le mec qui ne remarque rien de particulier. Il a contemplé les choses s’affaisser au ralenti, puis l’effondrement s’est accéléré. Mais Vernon n’a cédé ni sur l’indifférence ni sur l’élégance.

Vernon Subutex

Les petites femmes de Paris – Sollers

Supposons : c’est encore le printemps, la guerre est finie, l’utilisation incessante et complaisante des horreurs et des sermons à leur sujet vous ennuie, vous avez une soudaine envie d’air frais, de légèreté, et même d’immoralité, vous vous moquez de la réprobation que ce désir entraîne, on vous glisse un petit livre entre les mains, l’auteur est anonyme, c’est un « calendrier du plaisir » édité en 1791 « à Paphos, imprimerie de l’amour ». Faux ? Canular ? Pas du tout. L’auteur est anonyme, mais mériterait de ne plus l’être : « Nous allons soulever contre nous la tourbe immonde des cagots et des hypocrites ; ils crieront au scandale, et les sots feront chorus ; mais nous aurons pour nous les vrais philosophes et les jolies femmes ; et nous nous croirons amplement dédommagés par l’estime des uns et le sourire des autres. »

1791 : la date est importante. La Révolution a eu lieu, et elle n’est pas encore le « bloc » que la religion républicaine, ensuite, voudra faire peser, au nom de la nation, sur les esprits. Inutile de cacher qu’il s’agit ici de prostitution, ce plus vieux métier du monde, dont l’âge d’or, si on peut dire, se situe au XVIIIe siècle. Déjà, les dévots sont choqués, et il n’est pas sûr qu’il y ait encore, de nos jours, de « vrais philosophes ».  Des jolies femmes, oui, certainement, mais peut-être, elles aussi, gênées par l’évocation de ces coulisses peu convenables, en contradiction avec la publicité permanente pour produits de beauté ou la programmation pornographique dissuasive.

Éloge de l’infini

l’importance des pas sur le parquet qui craque – Gabrielle Maris Victorin

Il n’est pas difficile d’imaginer mon père enfant. Il suffit de l’avoir vu, plongé dans ses rêveries infinies, un livre posé sur les genoux. De l’avoir observé tailler minutieusement ses crayons bien pointus, avec un couteau (plus tard, il a eu un aiguise-crayon avec une petite manivelle), recouvrir ses livres de papier, ou se rouler dans la neige (…) Il était gentil, doux, rêveur et sage. Il était aussi très intelligent. C’est ce que me dit ma grand-mère, et je la crois (…)

Mon père est mort, donc, et soudain, je me suis souvenue que j’étais son enfant (…)
Je n’avais pas imaginé que le manque de mon père pourrait être physique. S’il était prévisible de penser que nos discussions, nos promenades, nos jeux, nos soirées à lire près du feu, en Ariège, sans même avoir besoin de se parler, me manqueraient, et même, que tout ce qui m’agaçait chez lui me ferait un jour sourire, je n’avais pas prévu l’absence de ses mains, ni celle de ses sourcils ou de sa pomme d’Adam. Je ne savais pas l’importance des pas sur le plancher qui craque, dans la vieille maison de famille, du grincement des volets à la tombée de la nuit, ou du bruit du rasoir électrique derrière la porte de la salle de bains.

Le 7 janvier 2015, à 11 h 33, les deux tueurs entraient dans les locaux de Charlie Hebdo. 

Prends le temps de penser à moi

de ce vert à ce bleu – Yves Bonnefoy

Le jardin était d’orangers, l’ombre bleue, des oiseaux pépiaient dans les branches. Le grand vaisseau, tous feux allumés, avançait lentement, entre ces rives silencieuses. Qu’est-ce que la couleur, se demanda celui qui venait de pousser la petite porte basse, dont le bois s’effritait, s’en allait par plaques après tant d’années, tant de pluies. Peut-être est-elle le signe que Dieu nous fait à travers le monde, parce que de ce vert à ce bleu ou à cet ocre un peu rouge c’est en somme comme une phrase mais qui n’a pas de sens, et qui donc se tait, comme lui ? (…) Mais le monde n’a pas de couleurs, comme on le croit si naïvement, se dit-il encore, c’est la couleur qui est, seule, et ses ombres à lui, lieux ou choses, ne sont que la façon qu’elle a de se nouer à soi seule, de s’inquiéter de soi, de chercher rivage. La nuit tombe, le jour se lève, mais c’est toujours le même bleu, parfois gris, ou le même rouge à travers les heures, n’est-ce pas ? Et quant aux mots ! – On descendait du bateau déjà, des enfants, beaucoup d’enfants qui couraient en tous sens, riaient, puis une femme âgée, la tête ceinte de flammes, puis un vieillard au bras d’un jeune homme, vêtu de blanc. Et combien d’autres encore ! Mais lui, déjà, cet autre arrivant, ne regardait plus, avançait tout pensif dans le jardin des orangers, sur le sable.

Les planches courbes

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