Il n’est pas difficile d’imaginer mon père enfant. Il suffit de l’avoir vu, plongé dans ses rêveries infinies, un livre posé sur les genoux. De l’avoir observé tailler minutieusement ses crayons bien pointus, avec un couteau (plus tard, il a eu un aiguise-crayon avec une petite manivelle), recouvrir ses livres de papier, ou se rouler dans la neige (…) Il était gentil, doux, rêveur et sage. Il était aussi très intelligent. C’est ce que me dit ma grand-mère, et je la crois (…)

Mon père est mort, donc, et soudain, je me suis souvenue que j’étais son enfant (…)
Je n’avais pas imaginé que le manque de mon père pourrait être physique. S’il était prévisible de penser que nos discussions, nos promenades, nos jeux, nos soirées à lire près du feu, en Ariège, sans même avoir besoin de se parler, me manqueraient, et même, que tout ce qui m’agaçait chez lui me ferait un jour sourire, je n’avais pas prévu l’absence de ses mains, ni celle de ses sourcils ou de sa pomme d’Adam. Je ne savais pas l’importance des pas sur le plancher qui craque, dans la vieille maison de famille, du grincement des volets à la tombée de la nuit, ou du bruit du rasoir électrique derrière la porte de la salle de bains.

Le 7 janvier 2015, à 11 h 33, les deux tueurs entraient dans les locaux de Charlie Hebdo. 

Prends le temps de penser à moi