Reconnaître à quel degré inouï les âmes humaines sont différentes les unes des autres fut une des expériences les plus bouleversantes de ma vie. Si l’égalité collective n’était pas un fait originel, si elle n’était pas la source première et la mère de toutes les âmes individuelles, elle ne serait qu’une gigantesque illusion. Mais en dépit de toute notre conscience individuelle, elle ne s’en perpétue pas moins inébranlablement au sein de l’inconscient collectif, comparable à une mer sur laquelle la conscience du moi voguerait, semblable à un bateau. C’est pourquoi rien ou presque rien du monde psychique originel n’a disparu. Comme les flots séparent les continents de leurs immensités et les enserrent tels des îles, l’inconscience originelle assaille de toutes part les consciences individuelles (…) la mer originelle s’élance en lames déchaînées à l’assaut de l’île à peine émergée et l’engloutit. Au cours des troubles nerveux, ce sont au moins des digues qui sont rompues et des champs fertiles dévastés par l’inondation.
Les névrosés sont sans exception des habitants des côtes, les plus exposés aux dangers de la mer. Les soi-disant normaux habitent à l’intérieur des terres sur un sol sec et surélevé, au bord de lacs et de rivières paisibles, … la mer est si lointaine que l’on en arrive à nier son existence (…)
La scission de l’âme est pour le primitif, comme pour nous, incongrue et maladive. Nous la nommons conflit, nervosité, démence. Ce n’est pas par erreur que le récit biblique de la Création a situé une harmonie pleine et entière entre les plantes, les animaux, les hommes et Dieu dans le symbole du Paradis, au début de tout devenir psychique, et qu’il a discerné le péché fatal dans cette première pointe de conscience : « Vous serez comme des Dieux, connaissant le Bien et le mal ». Pour l’esprit naïf, c’était nécessairement pécher que de rompre la Loi, l’unité sacrée de la nuit originelle faite d’une conscience vague, diffuse des choses et de l’univers. C’était la révolte satanique de l’individu contre l’unité. C’était un acte hostile du disharmonique contre l’harmonique (…)
Et pourtant, la conquête de la conscience fut le fruit le plus précieux de l’Arbre de Vie, l’arme magique qui conféra à l’homme sa victoire sur la terre,

L’homme à la découverte de son âme