cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : août 2017 (Page 1 sur 3)

une fleur – Pascal Quignard

Tout est important dans une fleur, la branche qui la porte, le feuillage qui l’entoure, la forme qui est particulière à son espèce, la couleur et la matière des pétales, son nom et le caractère qu’il suggère, le mythe qu’elle évoque, les symboles qu’elle induit, l’ombre qu’elle porte sur la paroi qui fait fond, l’abandon qui s’y aperçoit déjà, le parfum incomparable à rien d’autre qu’elle exhale, la divergence entre la tige et le bâton de bambou qui la tient à la verticale, le flétrissement qui commence, l’extinction progressive de sa teinte, sa mort enfin qu’on découvre en direct, sa retombée dans l’espace, son silence.

Une journée de bonheur

peut-être – Cesare Pavese

16 août 1950

peut-être es-tu vraiment la meilleure – la vraie. Mais je n’ai plus le temps de te le dire, de te le faire savoir – et puis, même si je le pouvais, il reste la preuve, la preuve, l’échec.
Aujourd’hui, je vois clairement que, de 28 ans à aujourd’hui, j’ai toujours vécu sous cette ombre – certains diraient que c’est un complexe. Et qu’ils le disent donc : c’est quelque chose de beaucoup plus simple.
Toi aussi, tu es le printemps, un printemps élégant, incroyablement doux et flexible, doux, frais, fugace – corrompu et bon – « une fleur de la très douce vallée du Pô », dirait quelqu’un que je connais.
Et pourtant, toi aussi, tu es seulement un prétexte. La faute, en plus d’être mienne, en est seulement à « l’inquiète angoissante, qui sourit toute seule ».
Pourquoi mourir ? Jamais je n’ai été aussi vivant que maintenant, jamais aussi adolescent.
Rien ne s’additionne au reste, au passé. Nous recommençons toujours.
Un clou chasse l’autre. Mais quatre clous font une croix.

Le métier de vivre

l’embarras – Erri De Luca

Etre au monde, d’après ce que j’ai pu comprendre, c’est vous voir confier une personne et en être responsable, et en même temps être confié à cette même personne qui est responsable de vous. Ces sept années ne furent pas rien. N’y en aurait-il eu que la moitié ou la moitié encore, elles n’auraient pas moins compté.
On ne peut se plaindre de la brièveté, ce n’est pas juste, mais de la trop longue durée, si. J’ai ressenti de l’embarras à vivre encore. Je n’éprouve plus de douleur à voir le ciel ressembler parfois à celui d’un mois d’août passé ensemble en vacances, mais je rougis de pouvoir le regarder, d’être resté.

Une fois, un jour

Paris – Tennessee Williams

À la fin du mois de décembre, incapable d’affronter plus longtemps la presse de New York qui me tourmentait sans cesse, je m’embarquai pour l’Europe (…)
J’avais demandé à Garbo où descendre à Paris, et cette très chère dame m’avait répondu : – Essayez le George-V.
Je ne voyais pas comment Garbo pouvait se tromper, mais de toute ma vie passée dans des chambres d’hôtel, je n’ai jamais haï un hôtel autant que celui-là.
Dès le lendemain, je m’installai sur la rive gauche, dans un hôtel appelé le Lutétia. Il répondait plus à mes goûts, mais il n’était pratiquement pas chauffé. J’étais encore poursuivi par la presse. Et je me sentais de moins en moins bien, sans doute parce qu’en Europe, pendant les premières années de l’après-guerre, la nourriture était encore bien insuffisante.
J’étais surtout heureux de la vie nocturne de Paris, que j’avais rapidement découverte. J’allais beaucoup au Boeuf sur le Toit (…) Je passais la plus grande partie de mes journées dans l’immense baignoire dont je disposais au Lutétia. Les radiateurs ne fonctionnaient pas, mais pour une raison obscure, l’hôtel fournissait l’eau chaude à satiété. Je recevais les journalistes dans ma baignoire. Il y a quelque chose en moi qui fait que j’aime recevoir les journalistes en toutes circonstances (…)
Tout à coup je tombai gravement malade et je me fis conduire à l’hôpital américain de Neuilly. Les médecins m’apprirent que j’étais « atteint d’hépatite et de mononucléose » (…) Dans mon journal j’avais écrit : « Cette fois, le bal est fini ».
Sur le bateau qui m’emmenait en Europe, j’avais rencontré une charmante jeune femme dont les parents étaient d’éminents journalistes français. Le père, M. Lazareff, était directeur de France-Soir, et la mère, Mme Lazareff, était rédactrice en chef d’Elle. Mme Lazareff vint me voir à l’Hôpital américain où j’attendais la venue de la Mort.
– Vous allez immédiatement quitter ce lit ! Je vous emmène à la maison, je vous offre un bon dîner et je vous mets dans un train pour le Midi.
Elle m’expédia dans une auberge appelée La Colombe d’Or, où résidait sa fille. C’était un endroit fréquenté par des artistes et des écrivains, sur la commune de Vence, où D.H. Lawrence était mort. Des tourterelles d’une blancheur de neige y voletaient et y roucoulaient toute la journée, et cela me rendait malheureux. Je n’y restai que deux jours et je partis pour l’Italie.
À peine avais-je franchi la frontière italienne que je sentis la vie et la santé me revenir, comme par magie. Il y avait le soleil et aussi ces Italiens, toujours souriants.

Emilie – Virginie Despentes

Elle avait enfilé un pantalon American Apparel, troué à l’entrecuisse, et son tee-shirt Hello Kitty noir et rose, qu’elle ne porte que quand elle est seule. Quitter son jean en rentrant est toujours un grand soulagement. Elle les achète trop étroits, tablant sur une perte de poids imminente. Ce qui fait qu’elle passe ses journées à tirer sur son pull pour qu’il cache ses hanches. La graisse sort en bourrelets au niveau de la taille, elle ressemble à un muffin pas frais. Elle avait allumé une bougie Diptyque qui prenait la poussière depuis des mois, pour créer une atmosphère cosy. Qui avait bien pu lui offrir ce truc ? Ça coûte une fortune et il paraît que c’est toxique. Elle avait fait quelques étirements appris au yoga, en écoutant sur YouTube des mantras tibétains. Elle était restée étendue sur le dos, les paumes tournées sur le plafond, à respirer du ventre aux clavicules, détendant la mâchoire et le ventre. Les doubles rideaux gris achetés chez Zara Home la protégeaient de l’extérieur, du froid, des sons, des regards… Elle avait réchauffé une pizza Monoprix Gourmet, s’était installée avec un plateau dans son lit et avait regardé sur Internet un documentaire d’Arte sur la poupée Barbie (…)
Elle n’a même pas un chat pour lui tenir compagnie. Le soir, elle arrive, elle allume la télé direct. Et elle se sert un verre. Dans cet ordre. Elle a accroché au-dessus de son bureau une carte du monde, elle met des punaises rouges où elle est allée et des jaunes où elle ira prochainement. Elle voyage tous les ans. Elle économise et se paye un dépaysement. C’est tellement épanouissant. Mais elle n’a pas envie que Vernon voie ça. Si elle y pense d’un point de vue extérieur – elle a peur que tout ce qu’elle considère d’habitude comme des oasis de plaisir et de paix devienne une série d’indicateurs de pathos.

Vernon Subutex – 2

je recommence – Rilke

Tous mes adieux sont faits. Tant de départs m’ont lentement formé dès mon enfance. Mais je reviens encore, je recommence, ce franc retour libère mon regard. Ce qui me reste, c’est de le remplir, et ma joie toujours impénitente d’avoir aimé des choses ressemblantes à ces absences qui nous font agir.

Vergers

l’idée m’est venue une fois… – Dostoïevski

L’idée m’est venue une fois que si l’on voulait anéantir, écraser, châtier un homme d’une façon assez implacable pour que le pire bandit en tremblât de peur à l’avance, il suffirait de donner à sa besogne un caractère de parfaite absurdité, d’inutilité absolue. Les travaux forcés actuels ont beau ne présenter aucun intérêt pour le détenu, il ne sont pas pour cela dépourvus de sens. Le forçat-ouvrier fait des briques, creuse le sol, broie du plâtre, crépit des bâtiments, et dans ces travaux-là il y a une pensée, il y a un but. Quelquefois même il s’intéresse à son ouvrage, cherche à le faire mieux et plus habilement. Mais qu’on l’emploie, par exemple, à transvaser de l’eau d’un tonneau dans un second et du second dans le premier, à triturer du sable, à transporter des tas de terre d’un endroit à un autre pour les remettre ensuite à leur place primitive, je pense qu’au bout de quelques jours il s’étranglera ou commettra mille méfaits afin de mériter la mort et d’échapper à un tel abaissement, à une telle honte, à un tel tourment. D’ailleurs ce genre de châtiment tournerait plutôt à la torture et à la vengeance, il serait insensé parce qu’il dépasserait le but. Néanmoins, tout travail contrait a sa part de torture, d’absurdité, d’humiliation, et c’est la raison qui rend les travaux forcés incomparablement plus pénibles que les autres.

Souvenir de la maison des morts

Émouvant Beckett – Sollers

En 1959, à Paris, un bizarre écrivain marginal de 53 ans devient l’ami d’un couple étrange et réservé : un peintre et dessinateur, une poétesse d’origine américaine. Ils sont juifs, ils ont deux petites filles, le trio sort, boit et fume beaucoup la nuit, et elle décrit l’écrivain ainsi : « Un homme résolu, intense, érudit, passionné et par-dessus tout vrai, beau, habité par le souffle divin. » Ou encore : « Il était poète dans la moindre de ses fibres et de ses cellules. » N’est-ce pas exagéré ? Mais non, il s’agit de Samuel Beckett.

Avigdor Arikha connaît déjà Beckett, Anne Atik le découvre. Ils traînent ensemble jusqu’à quatre heures du matin à Montparnasse, surtout au Falstaff. Whisky, vin, bières, champagne. Ils rentrent en titubant et en se récitant des poèmes. L’austère femme de Beckett, Suzanne (« je suis une abbesse »), a vite abandonné la partie, mais Anne tient le coup malgré les volumes d’alcool (elle boit moins et observe avec intérêt ces deux fous lucides). Beckett n’a jamais l’air d’être saoul, sa mémoire est phénoménale, il a l’air de connaître par coeur des livres entiers et les détails de centaines de tableaux exposés aux quatre coins du monde. Ils croisent souvent Giacometti qui, après son travail et sans regarder personne, vient manger tous les hors-d’oeuvre de La Coupole. Ils sont quand même aperçus, à leur insu, par un jeune écrivain français, très imbibé lui-même, qui marche très tard dans ces parages. Personne ne semble se douter de rien. C’est la vie.

La légende veut que Beckett ait été un sphinx ou une momie impassible, un squelette nihiliste, une froide abstraction inhumaine, un saint à l’envers, un mort-vivant montreur de marionnettes désespérées. Il s’est visiblement arrangé de ce montage pour avoir la paix, mais rien n’est plus inexact, et c’est en quoi le témoignage direct de Anne Atik est si précieux, sensible, insolite. Beckett ? Générosité, bonté, attention aux enfants, joueur (échecs, billard, piano), sportif (nage, marche, cricket, amateur de matches), et surtout présence d’écoute intensive au point de mettre mal à l’aise ses interlocuteurs qui ne savent pas que chaque mot peut être important. Silencieux ? ça oui, mais pour interrompre l’immense bavardage humain, sa routine, son inauthenticité, sa rengaine. J’ai vu Beckett et Pinget déjeuner ensemble sans se parler. Une bonne heure et demie, motus. À la fin, le pot de moutarde, devant eux, était devenu une tour jaune gigantesque. Aucune animosité, de l’espace pur. Beckett sur le boulevard ? Un jeune homme souple dans ses baskets, envoyant valser les feuilles mortes de l’automne. Un ailier.

Discours parfait

« Etre l’ennemi de quelqu’un c’est insupportable » – John Ford – Peter Handke

Le metteur en scène John Ford était alors âgé de soixante-seize ans et habitait sa maison de BEL AIR, non loin de Los Angeles. Depuis six ans il n’avait plus fait de films. La maison est bâtie dans le style colonial, la plupart du temps il se tient assis devant sur la terrasse et il parle avec de vieux amis. De la terrasse le regard plonge dans la vallée d’orangers et de cyprès. Il y a des fauteuils en rotin pour les visiteurs, les uns à côté des autres, et devant de petites banquettes couvertes de couvertures indiennes. Quand on y est assis et qu’on parle, on ne tarde pas à raconter des histoires à son interlocuteur.
John Ford avait les cheveux blancs, son visage était plissé, ses poils de barbe étaient blancs. Il portait un bandeau noir sur un oeil, l’autre regardait d’un air sombre, de temps à autre il se tirait sous le menton les plissures de chair. Il était vêtu d’une veste bleu marine et de larges pantalons kaki, aux pieds il portait des chaussures de toile claire avec d’épais talons de caoutchouc (…) Sa tête était grande, sa mine sévère, il ne souriait jamais ; on devenait sérieux en sa présence même quand on était obligé de rire de ses récits. « Dans le village de mes parents en Irlande, il y a une épicerie, où quand j’étais enfant on me rendait toujours, quand j’achetais quelque chose, des bonbons à la place de monnaie, des bonbons déjà tout prêts dans un seau. Il y a quelques semaines j’y suis retourné pour la première fois depuis cinquante ans et je voulus m’acheter des cigares dans la boutique et qu’est-ce qui arriva ? On prit quelque chose sous le comptoir et on me rendit la monnaie en bonbons ! »
Quand on l’interrogeait sur l’Amérique, toujours des gens à qui il avait eu affaire lui revenaient à l’esprit (…) Il n’appelait par leur nom que les gens qui étaient ses amis. « Etre l’ennemi de quelqu’un c’est insupportable, dit John Ford, tout à coup l’autre devient anonyme, une simple silhouette, son visage se perd dans l’ombre et devient imprécis, déformé, et nous ne pouvons que regarder fugitivement, de haut en bas comme une souris. Nous nous répugnons nous-même, quand nous avons un ennemi, et pourtant nous avons toujours eu des ennemis.
– Pourquoi dites-vous « nous » au lieu de « je » ? demanda Judith.
– Nous les Américains, nous disons « nous » même quand nous parlons de nos histoires privées. Ça vient peut-être de ce que tout ce que nous faisons fait pour nous partie d’une entreprise commune publique (…)
Il regarda par la fenêtre et nous suivîmes son regard : on voyait une colline pleine d’herbe et d’arbustes en fleurs ; un chemin serpentait le long de la colline jusqu’en haut. « En Amérique il n’y a pas de chemins, il n’y a que des routes, dit John Ford. J’ai fait faire ce chemin parce que j’aime bien me promener au grand air ».

La courte lettre pour un long adieu

il aurait parlé de roses, d’astres, des cheveux des femmes… – Apulée – Pietro Citati

Quand on lui demanda quel écrivain du passé il aurait préféré connaître, Goethe n’eut pas d’hésitation. Il répondit : « Virgile ». Pour ma part, je n’oserais pas rencontrer ce délicieux paysan lombard, qui comme moi finit ses jours dans le Sud. Son savoir m’intimide ; son art me terrifie. Mais moi non plus, je n’hésiterais pas. De tous les écrivains grecs ou latins, italiens, allemands, russes, anglais, ou même persans ou chinois, c’est Apulée que je préférerais rencontrer…
Que ne donnerais-je pour converser avec Apulée, chez lui à Tripoli ou à Carthage !…
C’était un homme heureux ; trop heureux peut-être ; ou du moins, qui faisait étalage, fébrilement, de son bonheur ; un être merveilleusement léger, rapide et doté d’ubiquité, comme Ulysse ; vaniteux, frivole, spirituel, fantasque, brillant, altier, trompeur… naturel dans tout ce qu’il faisait ou disait. Il savait parler de tout. Il m’aurait parlé de tous les dieux qu’il connaissait (le plus attrayant des sujets) : des démons, des initiations, des hiérogamies ; il aurait fait allusion, en termes voilés, au dieu suprême, le dieu exsuperantissimus ; et puis, comme s’il s’agissait de la même chose, il aurait parlé de roses, d’astres, des cheveux des femmes, de plantes, de pierres, de fruits de mer, d’histoires d’amour, de sorcières et de ces commérages infinis qui rendent la vie de province si pleine de charme. Je crois qu’il aurait tout voulu savoir des miroirs de notre temps, ces objets merveilleux qui, d’après lui, présentent la réalité telle qu’elle est – ton visage, mon visage, avec leur volume et leur couleur – et en même temps des choses qui fluctuent et qui passent, polies, illusoires ou changeantes comme nos paroles.

La lumière de la nuit

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