L’été 1914, il n’y a plus d’hommes à Paris. Ils sont partis à l’appel du drapeau, dès les tout premiers jours du mois d’août (…) Paris sans hommes, c’est une note incongrue dans le paysage, qu’elles finissent par identifier : le parfum tout neuf de leur liberté…
« Librement… être libre !…, écrit Colette (…) Journaliste au Matin, dont son mari est le rédacteur en chef, elle a plus que jamais besoin de son salaire pour vivre.
Rue Cortambert, au numéro 27, elle habite un vieux chalet en bois. Vermoulu, couvert de vigne vierge, avec une galerie en surplomb et des balcons ajourés, pareil à un chalet suisse (…) Son chalet est le plus charmant des refuges; En plein XVIe arrondissement, parmi d’autres villas tout aussi pittoresques, au milieu d’arbres et de taillis touffus qui cachent les murs, elle a vécu là des heures parfaites, qu’elle juge irremplaçables (…)
Il règne dans le petit chalet de Passy une atmosphère de pensionnat ou de maison close. Les filles y sont entre elles, du matin au soir. Aucun censeur ne régimente ce cocon, aucun perturbateur n’apporte sa virilité dans cet essaim entièrement féminin où bourdonnent des voix joyeuses. On s’active, on s’agite, on s’appelle d’un étage à l’autre… l’intimité est parfaite. Pas de discipline, pas d’horaires. Aucune obligation d’aucune sorte. La maîtresse de maison, loin d’être une mère supérieure ou d’exercer une quelconque tutelle, donne l’exemple en appliquant strictement sa devise : je fais ce qu’il me plaît, quand il me plaît (…)
Ce sont trois beautés brunes – quatre avec Colette – qui forment une tribu aux traits caractéristiques. Aucune blonde n’a trouvé place au chalet. De même âge, à quelques mois près (sauf pour l’une d’elles), elles sont romancières, journalistes, comédiennes et, dans le cas de Colette, tout cela à la fois. Elles appartiennent au monde marginal, sulfureux, de la littérature et du spectacle.
Mariées, démariées, remariées ou en compagnonnage (…) elles ont souvent enfreint l’ordre moral et défié les bonnes moeurs. Elle les défient toujours.
Elles ont le goût du vagabondage (…)
Mais tout n’est pas que poésie pure en ces temps de guerre. Puisque les domestiques sont partis, il faut faire les courses, la cuisine, le ménage et la vaisselle. On se répartit les tâches. Colette a pour mission de balayer, dépoussiérer, laver : partout où elle passe dans toutes ses maisons, c’est sa spécialité – elle aime le propre et l’hygiène. Musidora cuisine avec talent. Annie de Pène fait le marché, ce qui est tâche ardue par temps de pénurie. Elle se débrouille comme elle peut, alors qu’une seule pêche coûte cinq sous – une petite fortune (…) Quant à Marguerite Moreno, qui ne sait rien faire de concret, elle aide à essorer les draps que les femmes savonnent à la main (…)
Le plus difficile est de se séparer le soir. Souvent, rue Cortambert, on déplie un petit lit de fer pour Musidora, ou bien on aménage en lit un des profonds sofas. Et avant d’aller dormir, on sort dans le jardin pour regarder le ciel : la nuit, il se peuple de zeppelins qui naviguent au milieu des étoiles.

Colette et les siennes