Malgré les dix-huit années qui s’étaient écoulées, je me souvenais encore nettement de ce paysage de prairie. La montagne dénudée, lavée de la poussière de l’été par la pluie fine qui était tombée plusieurs jours de suite, était d’un vert vif et profond, le vent de novembre faisait onduler ça et là les épis des susuki, tandis que des nuages s’effilochaient très haut dans le ciel d’un bleu glacé. La voûte céleste, qui s’étendait à l’infini, était éblouissante. Le vent traversait la prairie et s’enfonçait dans les bois après avoir fait bouger légèrement ses cheveux. Le feuillage en haut des arbres bruissait, et j’écoutais un chien aboyer dans le lointain. C’était un aboiement voilé, presque inaudible, comme s’il provenait d’un monde différent. Je ne voyais rien, à l’exception de deux oiseaux rouges qui, effrayés par notre présence, s’envolèrent en direction des bois. Tout en marchant, Naoko me racontait l’histoire du puits.
Le souvenir est quelque chose de bien curieux. Je n’avais pratiquement pas prêté attention à ce paysage au moment où je m’étais trouvé réellement dedans. Il ne m’avait pas particulièrement impressionné, aussi étais-je loin d’imaginer que, dix-huit ans plus tard, je m’en souviendrais jusque dans ses moindres détails. À dire vrai, j’étais peu préoccupé des paysages à cette époque-là. Je ne pensais qu’à moi et à la jeune fille séduisante qui marchait alors à mes côtés. Je pensais à nous, et je réfléchissais aussi à mon avenir. J’étais à l’âge où tout ce que je pouvais voir, ressentir ou penser finissait par revenir jusqu’à moi, dans un mouvement de boomerang (…)
Mais maintenant, c’était la prairie qui me revenait d’abord à l’esprit. C’était l’odeur de l’herbe, le vent frais, la crête des montagnes, les aboiements du chien. Très nettement (…) Mais je ne distinguais aucune silhouette humaine au milieu de ce paysage. Il n’y avait personne. Naoko n’était pas là, moi non plus (…)
Je ne disposais que d’un paysage vide de toute présence humaine.

La ballade de l’impossible