… il avait eu déjà plusieurs vies. Il avait vu sa mère gratter le sol avec ses dents pour leur trouver de quoi bouffer, il avait vu son père disparaître, du jour au lendemain, sans jamais chercher à revoir ni sa légitime, ni ses rejetons, il était apprenti quand les grèves de soixante ont éclaté en Belgique, il avait été roi de la pétanque et chauffeur routier, rond-de-cuir et joueur acharné de tarot, colleur d’affiches et cocu, bagarreur et plâtrier. La grande passion de sa vie aura été la bouteille, les bars et les épiceries ouvertes toute la nuit. Il a l’alcool heureux. Jamais la bouteille ne l’a déçu, ni laissé tomber. Il a offert des fleurs à des connes et s’est comporté comme un imbécile avec des petites loutes sympathiques, il a eu des dizaines de maîtresses, toutes plus tarées les unes que les autres (…)
Il avait remonté la rue des Pyrénées, était entré dans le bureau de poste pour demander un annuaire. Il voulait chercher le numéro de la Française des jeux mais la guichetière lui avait ricané au nez. Il n’y avait plus ni téléphone ni annuaire dans les bureaux de poste. Il l’avait prise de haut, « c’est quand même un comble qu’aux PTT on ne puisse pas téléphoner » et elle l’avait rembarré en souriant, « arrêtez, vous êtes trop jeune pour dire encore PTT ! « . Moins gourde qu’elle n’en avait l’air, finalement. Ça l’avait désarmé, il avait soupiré et quitté les lieux sans faire d’esclandre. Il avait rejoint la place Gambetta, mais la brasserie dans laquelle il se souvenait d’une cabine téléphonique, au sous-sol, avait été rénovée. Ils ne peuvent pas s’en empêcher. Les choses fonctionnent bien, tout le monde en est content, elles sont conçues avec bon sens et solidité – et il faut qu’ils démolissent ce qui convenait pour monter à la place des machins auxquels personne ne comprend rien. La dernière lubie, c’est d’ouvrir des bars dans lesquels les pochtrons ne se trouvent pas à l’aise. Ton coeur de cible, tu le fous dehors. Après ils se plaignent tous de fermer. Mais un bar, ça ne tient pas avec trois touristes qui gueuletonnent un croque-monsieur. Il te faut du pilier, pour tenir, du gars prêt à vendre sa maison pour boire. Si tu vends de l’alcool, il te faut une clientèle de passionnés, pas des amateurs de kir à la fraise.

Vernon Subutex  –  2