Quand on lui demanda quel écrivain du passé il aurait préféré connaître, Goethe n’eut pas d’hésitation. Il répondit : « Virgile ». Pour ma part, je n’oserais pas rencontrer ce délicieux paysan lombard, qui comme moi finit ses jours dans le Sud. Son savoir m’intimide ; son art me terrifie. Mais moi non plus, je n’hésiterais pas. De tous les écrivains grecs ou latins, italiens, allemands, russes, anglais, ou même persans ou chinois, c’est Apulée que je préférerais rencontrer…
Que ne donnerais-je pour converser avec Apulée, chez lui à Tripoli ou à Carthage !…
C’était un homme heureux ; trop heureux peut-être ; ou du moins, qui faisait étalage, fébrilement, de son bonheur ; un être merveilleusement léger, rapide et doté d’ubiquité, comme Ulysse ; vaniteux, frivole, spirituel, fantasque, brillant, altier, trompeur… naturel dans tout ce qu’il faisait ou disait. Il savait parler de tout. Il m’aurait parlé de tous les dieux qu’il connaissait (le plus attrayant des sujets) : des démons, des initiations, des hiérogamies ; il aurait fait allusion, en termes voilés, au dieu suprême, le dieu exsuperantissimus ; et puis, comme s’il s’agissait de la même chose, il aurait parlé de roses, d’astres, des cheveux des femmes, de plantes, de pierres, de fruits de mer, d’histoires d’amour, de sorcières et de ces commérages infinis qui rendent la vie de province si pleine de charme. Je crois qu’il aurait tout voulu savoir des miroirs de notre temps, ces objets merveilleux qui, d’après lui, présentent la réalité telle qu’elle est – ton visage, mon visage, avec leur volume et leur couleur – et en même temps des choses qui fluctuent et qui passent, polies, illusoires ou changeantes comme nos paroles.

La lumière de la nuit