Le metteur en scène John Ford était alors âgé de soixante-seize ans et habitait sa maison de BEL AIR, non loin de Los Angeles. Depuis six ans il n’avait plus fait de films. La maison est bâtie dans le style colonial, la plupart du temps il se tient assis devant sur la terrasse et il parle avec de vieux amis. De la terrasse le regard plonge dans la vallée d’orangers et de cyprès. Il y a des fauteuils en rotin pour les visiteurs, les uns à côté des autres, et devant de petites banquettes couvertes de couvertures indiennes. Quand on y est assis et qu’on parle, on ne tarde pas à raconter des histoires à son interlocuteur.
John Ford avait les cheveux blancs, son visage était plissé, ses poils de barbe étaient blancs. Il portait un bandeau noir sur un oeil, l’autre regardait d’un air sombre, de temps à autre il se tirait sous le menton les plissures de chair. Il était vêtu d’une veste bleu marine et de larges pantalons kaki, aux pieds il portait des chaussures de toile claire avec d’épais talons de caoutchouc (…) Sa tête était grande, sa mine sévère, il ne souriait jamais ; on devenait sérieux en sa présence même quand on était obligé de rire de ses récits. « Dans le village de mes parents en Irlande, il y a une épicerie, où quand j’étais enfant on me rendait toujours, quand j’achetais quelque chose, des bonbons à la place de monnaie, des bonbons déjà tout prêts dans un seau. Il y a quelques semaines j’y suis retourné pour la première fois depuis cinquante ans et je voulus m’acheter des cigares dans la boutique et qu’est-ce qui arriva ? On prit quelque chose sous le comptoir et on me rendit la monnaie en bonbons ! »
Quand on l’interrogeait sur l’Amérique, toujours des gens à qui il avait eu affaire lui revenaient à l’esprit (…) Il n’appelait par leur nom que les gens qui étaient ses amis. « Etre l’ennemi de quelqu’un c’est insupportable, dit John Ford, tout à coup l’autre devient anonyme, une simple silhouette, son visage se perd dans l’ombre et devient imprécis, déformé, et nous ne pouvons que regarder fugitivement, de haut en bas comme une souris. Nous nous répugnons nous-même, quand nous avons un ennemi, et pourtant nous avons toujours eu des ennemis.
– Pourquoi dites-vous « nous » au lieu de « je » ? demanda Judith.
– Nous les Américains, nous disons « nous » même quand nous parlons de nos histoires privées. Ça vient peut-être de ce que tout ce que nous faisons fait pour nous partie d’une entreprise commune publique (…)
Il regarda par la fenêtre et nous suivîmes son regard : on voyait une colline pleine d’herbe et d’arbustes en fleurs ; un chemin serpentait le long de la colline jusqu’en haut. « En Amérique il n’y a pas de chemins, il n’y a que des routes, dit John Ford. J’ai fait faire ce chemin parce que j’aime bien me promener au grand air ».

La courte lettre pour un long adieu