L’idée m’est venue une fois que si l’on voulait anéantir, écraser, châtier un homme d’une façon assez implacable pour que le pire bandit en tremblât de peur à l’avance, il suffirait de donner à sa besogne un caractère de parfaite absurdité, d’inutilité absolue. Les travaux forcés actuels ont beau ne présenter aucun intérêt pour le détenu, il ne sont pas pour cela dépourvus de sens. Le forçat-ouvrier fait des briques, creuse le sol, broie du plâtre, crépit des bâtiments, et dans ces travaux-là il y a une pensée, il y a un but. Quelquefois même il s’intéresse à son ouvrage, cherche à le faire mieux et plus habilement. Mais qu’on l’emploie, par exemple, à transvaser de l’eau d’un tonneau dans un second et du second dans le premier, à triturer du sable, à transporter des tas de terre d’un endroit à un autre pour les remettre ensuite à leur place primitive, je pense qu’au bout de quelques jours il s’étranglera ou commettra mille méfaits afin de mériter la mort et d’échapper à un tel abaissement, à une telle honte, à un tel tourment. D’ailleurs ce genre de châtiment tournerait plutôt à la torture et à la vengeance, il serait insensé parce qu’il dépasserait le but. Néanmoins, tout travail contrait a sa part de torture, d’absurdité, d’humiliation, et c’est la raison qui rend les travaux forcés incomparablement plus pénibles que les autres.

Souvenir de la maison des morts