cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : août 2017 (Page 2 sur 3)

il a l’alcool heureux – Virginie Despentes

… il avait eu déjà plusieurs vies. Il avait vu sa mère gratter le sol avec ses dents pour leur trouver de quoi bouffer, il avait vu son père disparaître, du jour au lendemain, sans jamais chercher à revoir ni sa légitime, ni ses rejetons, il était apprenti quand les grèves de soixante ont éclaté en Belgique, il avait été roi de la pétanque et chauffeur routier, rond-de-cuir et joueur acharné de tarot, colleur d’affiches et cocu, bagarreur et plâtrier. La grande passion de sa vie aura été la bouteille, les bars et les épiceries ouvertes toute la nuit. Il a l’alcool heureux. Jamais la bouteille ne l’a déçu, ni laissé tomber. Il a offert des fleurs à des connes et s’est comporté comme un imbécile avec des petites loutes sympathiques, il a eu des dizaines de maîtresses, toutes plus tarées les unes que les autres (…)
Il avait remonté la rue des Pyrénées, était entré dans le bureau de poste pour demander un annuaire. Il voulait chercher le numéro de la Française des jeux mais la guichetière lui avait ricané au nez. Il n’y avait plus ni téléphone ni annuaire dans les bureaux de poste. Il l’avait prise de haut, « c’est quand même un comble qu’aux PTT on ne puisse pas téléphoner » et elle l’avait rembarré en souriant, « arrêtez, vous êtes trop jeune pour dire encore PTT ! « . Moins gourde qu’elle n’en avait l’air, finalement. Ça l’avait désarmé, il avait soupiré et quitté les lieux sans faire d’esclandre. Il avait rejoint la place Gambetta, mais la brasserie dans laquelle il se souvenait d’une cabine téléphonique, au sous-sol, avait été rénovée. Ils ne peuvent pas s’en empêcher. Les choses fonctionnent bien, tout le monde en est content, elles sont conçues avec bon sens et solidité – et il faut qu’ils démolissent ce qui convenait pour monter à la place des machins auxquels personne ne comprend rien. La dernière lubie, c’est d’ouvrir des bars dans lesquels les pochtrons ne se trouvent pas à l’aise. Ton coeur de cible, tu le fous dehors. Après ils se plaignent tous de fermer. Mais un bar, ça ne tient pas avec trois touristes qui gueuletonnent un croque-monsieur. Il te faut du pilier, pour tenir, du gars prêt à vendre sa maison pour boire. Si tu vends de l’alcool, il te faut une clientèle de passionnés, pas des amateurs de kir à la fraise.

Vernon Subutex  –  2

Au nom de la mère – Erri De Luca

« Miriàm, tu sais ce qu’est la grâce ?
– Non,pas précisément répondis-je.
– Il ne s’agit pas d’une allure séduisante, ni de la belle démarche de certaines de nos femmes bien en vue. C’est la force surhumaine d’affronter le monde seul, sans effort, de la défier en duel tout entier sans même se décoiffer. Elle n’est pas féminine, c’est un talent de prophète. C’est un don et toi tu l’as reçu. Qui le possède est affranchi de toute crainte.
Je l’ai vu sur toi le soir de la rencontre et depuis lors tu l’as sur toi. Tu es pleine de grâce. Autour de toi, il y a une barrière grâce, une forteresse. Toi, tu la répands, Miriàm : même sur moi. »

Le voleur de hache – Lie-tseu

Un homme perdit sa hache. Il soupçonna le fils du voisin et se mit à l’observer. Son allure était celle d’un voleur de hache ; l’expression de son visage était celle d’un voleur de hache ; sa façon de parler était tout à fait celle d’un voleur de hache. Tous ses mouvements, tout son être exprimaient distinctement le voleur de hache. Bientôt, creusant son jardin, voici que l’homme trouve sa hache.
Un autre jour, il revit le fils du voisin. Tous ses mouvements, tout son être n’avaient plus rien d’un voleur de hache.

Le Vrai Classique du vide parfait, VIII, XXXII

Philosophes taoïstes, La Pléïade, vol 1

le souvenir est quelque chose de bien curieux – Haruki Murakami

Malgré les dix-huit années qui s’étaient écoulées, je me souvenais encore nettement de ce paysage de prairie. La montagne dénudée, lavée de la poussière de l’été par la pluie fine qui était tombée plusieurs jours de suite, était d’un vert vif et profond, le vent de novembre faisait onduler ça et là les épis des susuki, tandis que des nuages s’effilochaient très haut dans le ciel d’un bleu glacé. La voûte céleste, qui s’étendait à l’infini, était éblouissante. Le vent traversait la prairie et s’enfonçait dans les bois après avoir fait bouger légèrement ses cheveux. Le feuillage en haut des arbres bruissait, et j’écoutais un chien aboyer dans le lointain. C’était un aboiement voilé, presque inaudible, comme s’il provenait d’un monde différent. Je ne voyais rien, à l’exception de deux oiseaux rouges qui, effrayés par notre présence, s’envolèrent en direction des bois. Tout en marchant, Naoko me racontait l’histoire du puits.
Le souvenir est quelque chose de bien curieux. Je n’avais pratiquement pas prêté attention à ce paysage au moment où je m’étais trouvé réellement dedans. Il ne m’avait pas particulièrement impressionné, aussi étais-je loin d’imaginer que, dix-huit ans plus tard, je m’en souviendrais jusque dans ses moindres détails. À dire vrai, j’étais peu préoccupé des paysages à cette époque-là. Je ne pensais qu’à moi et à la jeune fille séduisante qui marchait alors à mes côtés. Je pensais à nous, et je réfléchissais aussi à mon avenir. J’étais à l’âge où tout ce que je pouvais voir, ressentir ou penser finissait par revenir jusqu’à moi, dans un mouvement de boomerang (…)
Mais maintenant, c’était la prairie qui me revenait d’abord à l’esprit. C’était l’odeur de l’herbe, le vent frais, la crête des montagnes, les aboiements du chien. Très nettement (…) Mais je ne distinguais aucune silhouette humaine au milieu de ce paysage. Il n’y avait personne. Naoko n’était pas là, moi non plus (…)
Je ne disposais que d’un paysage vide de toute présence humaine.

La ballade de l’impossible

le temps nous embrouille – Siri Hustvedt

Le temps nous embrouille, ne trouvez-vous pas ?
Les physiciens savent jouer avec mais, en ce qui nous concerne, il faut nous accommoder d’un présent fugace qui devient un passé incertain et, si confus que puisse être ce passé dans nos têtes, nous avançons toujours inexorablement vers une fin. En esprit, cependant, tant que nous sommes vivants et que nos cerveaux peuvent encore établir des connexions, il nous est possible de sauter de l’enfance à l’âge adulte, puis en sens inverse, et de dérober, dans l’époque de notre choix, un petit morceau savoureux ici, un autre plus amer, là. Rien ne peut jamais redevenir comme avant, mais uniquement comme une incarnation ultérieure. Ce qui était autrefois l’avenir est maintenant le passé, mais le passé revient au présent à l’état de souvenir, il est ici et maintenant dans le temps de l’écriture. Une fois encore, je m’écris ailleurs. Rien n’empêche qu’il en soit ainsi, n’est-ce pas ?

Un été sans les hommes

(petit nota sans intérêt aucun : j’ai a-do-ré ce roman jusqu’à la dernière ligne, magistrale )

Picasso, un monde à faire et non à refaire – Paul Eluard

L’enthousiasme de Picasso ne se ralentit jamais. C’est sa force et son secret. Chaque pas en avant lui découvre un nouvel horizon. Le passé ne le retient pas ; le monde s’ouvre à lui, un monde où tout est encore à faire et non à refaire, un monde où il naît à lui-même chaque jour.
Peu importe à Picasso d’être tourné en dérision, d’être méprisé ou haï, peu lui importe le désaveu, le reniement des hommes. Il est là pour servir ce qu’ils ont de meilleur. Il sait que son enthousiasme est utile, indispensable. À la foule de comprendre qu’il n’y a pas d’enthousiasme sans sagesse, ni de sagesse sans générosité. La générosité de Picasso s’exprime par le travail, un travail à la mesure d’une vie qui s’acharne à tout voir, à projeter sur l’écran de l’histoire de l’homme tout ce qu’il peut comprendre, admettre ou transformer, figurer et transfigurer. Ce qui demeure d’aujourd’hui allègera demain. Il n’y a qu’une manière de dessiner, c’est le mouvement, mouvement de l’esprit et de la main (…)
Que fait Picasso aujourd’hui ? Il copie la nuit comme il copierait une pomme, de mémoire, la nuit de son jardin de Vallauris, un jardin en pente, bien ordinaire. Sur l’un des côtés de la maison, il y a un bassin plein d’eau, éclairé par une lampe, beaucoup d’herbe. Je sais d’avance que ses nuits de Vallauris n’auront rien des grâces facile de la Provence, mais je suis certain qu’après les avoir vues, je ne pourrai plus vivre une nuit de Provence sans la ressentir comme elle existe dans ses tableaux.

Picasso, dessins

Oeuvres complètes, La Pléiade II

Merveilleux jardins – France Thierard

Nombreux sont les jardins cachés derrière les hauts murs de briques des maisons et palais vénitiens. J’ai l’immense chance de séjourner à l’étage d’une maison entourée de verdure et de canaux. Sous mes fenêtres, j’aperçois les rivières de glycines et de roses anciennes qui grimpent le long des murs et sur la balancelle. Je reconnais dans le jardin aux Dauphins, un poirier renaissant, un grenadier lourd de fruits, refuge des mésanges et des merles, un olivier, si rare à Venise, un jeune et fier cyprès, un seringa, un jasmin andalou, une vigne enlacée sur une treille, des livrées de lavande, romarin, roses et plantes odorantes comme cette sauge ananas.

Venise comme je l’aime

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(Marianna Majerus)

le mystère – Albert Einstein

L’émotion la plus forte que nous pouvons éprouver est le sens du mystère. Ce sentiment suscite l’art et la science. Celui qui ne connaît pas cette sensation, qui ne sait plus s’arrêter pour méditer et rester charmé dans une admiration craintive est comme mort : ses yeux sont aveugles.

les buissons – Sollers

Tu marches beaucoup, tu dors beaucoup, tu regardes les sols avec une avidité constante. Tu deviens expert en brindilles, en feuilles mortes, en mottes, en débris, en fourmis. Tu décides que la nature est un temple, et tu n’envies pas les marchands du temple. Les arbres sont des piliers, les bois des cathédrales. Les buissons des autels, les nuages des mots du ciel. Tu es encore très maladroit, mais ça viendra. Tu as juré de ne jamais travailler, et tu ne travailleras pas.

L’éclaircie

une note incongrue dans le paysage – Dominique Bona

L’été 1914, il n’y a plus d’hommes à Paris. Ils sont partis à l’appel du drapeau, dès les tout premiers jours du mois d’août (…) Paris sans hommes, c’est une note incongrue dans le paysage, qu’elles finissent par identifier : le parfum tout neuf de leur liberté…
« Librement… être libre !…, écrit Colette (…) Journaliste au Matin, dont son mari est le rédacteur en chef, elle a plus que jamais besoin de son salaire pour vivre.
Rue Cortambert, au numéro 27, elle habite un vieux chalet en bois. Vermoulu, couvert de vigne vierge, avec une galerie en surplomb et des balcons ajourés, pareil à un chalet suisse (…) Son chalet est le plus charmant des refuges; En plein XVIe arrondissement, parmi d’autres villas tout aussi pittoresques, au milieu d’arbres et de taillis touffus qui cachent les murs, elle a vécu là des heures parfaites, qu’elle juge irremplaçables (…)
Il règne dans le petit chalet de Passy une atmosphère de pensionnat ou de maison close. Les filles y sont entre elles, du matin au soir. Aucun censeur ne régimente ce cocon, aucun perturbateur n’apporte sa virilité dans cet essaim entièrement féminin où bourdonnent des voix joyeuses. On s’active, on s’agite, on s’appelle d’un étage à l’autre… l’intimité est parfaite. Pas de discipline, pas d’horaires. Aucune obligation d’aucune sorte. La maîtresse de maison, loin d’être une mère supérieure ou d’exercer une quelconque tutelle, donne l’exemple en appliquant strictement sa devise : je fais ce qu’il me plaît, quand il me plaît (…)
Ce sont trois beautés brunes – quatre avec Colette – qui forment une tribu aux traits caractéristiques. Aucune blonde n’a trouvé place au chalet. De même âge, à quelques mois près (sauf pour l’une d’elles), elles sont romancières, journalistes, comédiennes et, dans le cas de Colette, tout cela à la fois. Elles appartiennent au monde marginal, sulfureux, de la littérature et du spectacle.
Mariées, démariées, remariées ou en compagnonnage (…) elles ont souvent enfreint l’ordre moral et défié les bonnes moeurs. Elle les défient toujours.
Elles ont le goût du vagabondage (…)
Mais tout n’est pas que poésie pure en ces temps de guerre. Puisque les domestiques sont partis, il faut faire les courses, la cuisine, le ménage et la vaisselle. On se répartit les tâches. Colette a pour mission de balayer, dépoussiérer, laver : partout où elle passe dans toutes ses maisons, c’est sa spécialité – elle aime le propre et l’hygiène. Musidora cuisine avec talent. Annie de Pène fait le marché, ce qui est tâche ardue par temps de pénurie. Elle se débrouille comme elle peut, alors qu’une seule pêche coûte cinq sous – une petite fortune (…) Quant à Marguerite Moreno, qui ne sait rien faire de concret, elle aide à essorer les draps que les femmes savonnent à la main (…)
Le plus difficile est de se séparer le soir. Souvent, rue Cortambert, on déplie un petit lit de fer pour Musidora, ou bien on aménage en lit un des profonds sofas. Et avant d’aller dormir, on sort dans le jardin pour regarder le ciel : la nuit, il se peuple de zeppelins qui naviguent au milieu des étoiles.

Colette et les siennes

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