cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : septembre 2017

pourquoi ne pas se soulever encore – Pascal Quignard

L’individu est comme la vague qui se soulève à la surface de l’eau. Elle ne peut s’en séparer tout à fait. Et elle retombe très vite dans la masse solidaire qui l’engloutit. Elle retombe toujours dans le mouvement irrésistible de la marée qui la porte. Mais pourquoi ne pas se soulever encore et encore et encore ?

Les Ombres errantes

Bonjour. Soleil voilé, brise légère – Alessandro Baricco

Il y a trente-six marches à gravir. Elles sont en pierre et le vieillard les gravit lentement, avec circonspection, comme s’il les collectait une par une, avant de les pousser au premier étage… Modesto, tel est son nom. Il officie dans cette maison depuis cinquante-neuf ans, il en est donc le prêtre.
Parvenu sur la dernière marche, il s’arrête face au large couloir qui s’étend sous ses yeux sans surprise : à droite, les pièces fermées des Maîtres, cinq ; à gauche, sept fenêtres étouffées par des volets en bois laqué.
C’est l’aube, tout juste.
Il s’arrête, le vieillard, car il a son chiffre à mettre à jour : il note le nombre de matins où il a ouvert cette maison, toujours de la même manière. Il ajoute une unité, qui va se perdre parmi des milliers d’autres. C’est une somme vertigineuse, mais ça ne le perturbe pas : accomplir depuis toujours le même rituel matinal lui paraît cohérent avec son métier, respectueux de ses inclinations et symptomatique de son destin.
Après avoir caressé de la paume de la main le tissu repassé de son pantalon – sur les hanches, à la hauteur des cuisses -, il pousse la tête d’un rien en avant et se remet en marche. Il ignore les portes des Maîtres, mais une fois arrivé à la première fenêtre sur sa gauche, il s’arrête et ouvre les volets. Il le fait avec des gestes délicats et précis, qu’il répète à chaque fenêtre, sept. Et c’est seulement alors qu’il se tourne, pour évaluer la lumière du jour dont les faisceaux traversent les vitres : il en connaît chaque nuance possible et, d’après sa consistance, il peut savoir ce que sera la journée, parfois il peut même y lire de vagues promesses. Et comme tout le monde lui fera confiance – tout le monde -, l’opinion qu’il se forge est importante.
Soleil voilé, brise légère, décide-t-il. Voilà ce qui s’annonce.
Il parcourt alors le couloir en sens inverse, en s’intéressant cette fois au mur qu’il a auparavant ignoré. Il ouvre l’une après l’autre les portes des Maîtres, et signale à haute voix le début de la journée, d’une phrase qu’il répète à cinq reprises sans changer de timbre ni d’inflexion.
Bonjour. Soleil voilé, brise légère.
Enfin il disparaît.

La jeune épouse

de toute éternité – Houellebecq

Il y a un très beau mot désignant l’homme qui a découvert un trésor, c’est celui d’inventeur. Qu’il l’ait découvert par hasard, en s’égarant dans la forêt, ou après quinze ans de recherche, compulsant de vieilles cartes datant de l’époque des conquistadors, n’y change absolument rien. Et c’est la même chose qu’on ressent lorsqu’on a écrit un poème : qu’on ait passé deux ans ou quinze minutes à l’écrire, cela revient au même. Tout se passe comme si, c’est irrationnel je sais bien, tout se passe comme si le poème avait déjà été écrit bien avant nous, qu’il avait été écrit de toute éternité, et qu’on n’avait fait que le découvrir. Le poème une fois découvert, on s’en tient à quelque distance. On l’a dégagé de la terre qui l’entourait, on a donné quelques coups de brosse ; et il brille, accessible à tous, de son bel éclat d’or mat.
Le roman, c’est autre chose ; c’est beaucoup de cambouis, de sueur ; ce sont des efforts insensés déployés pour que tout cela reste un peu en place, pour resserrer les boulons, pour éviter que l’ensemble ne parte dans les décors ; c’est quand même, une espèce de machinerie.
Je ne renie pas mes romans, je les aime bien mes romans (…) et la tête sous le billot, je maintiendrai que le roman (même ceux de Dostoïevski, de Balzac ou de Proust) reste, par rapport à la poésie, un genre mineur.

 

Ennemis publics
(échange avec Bernard-Henri Lévy)

dites « Aaah » – Giulia Enders

La cavité buccale, ce vestibule qui s’ouvre sur notre tube digestif, a de quoi nous surprendre – et pourtant, armés d’une brosse à dents, nous passons chaque matin plusieurs minutes à l’explorer. Pour découvrir son jardin secret numéro un, il nous faut envoyer notre langue en éclaireuse. En inspectant le vestibule, elle va trouver quatre petites papilles. Les deux premières se situent à l’intérieur des joues, à hauteur de la rangée de dents supérieures, à peu près au milieu. En découvrant ces petites bosses, à gauche et à droite, vous croirez peut-être, comme beaucoup de gens, vous être mordu la joue. Les deux autres papilles se trouvent sous la langue, de part et d’autre du frein. C’est par ces 4 petits trous qu’est excrétée la salive (…)
La salive contient des ions calcium dont le rôle est de renforcer l’émail des dents, ce qui est plutôt sympa (…) Mais comment ces ions calcium aux superpouvoirs pétrifiants arrivent-ils dans notre salive ? La salive, c’est du sang filtré, passé au chinois par les glandes salivaires qui retiennent les globules rouges, plus utiles dans nos veines que dans notre bouche. Le calcium, les hormones et les anticorps du système immunitaire contenus dans le sang, en revanche, passent dans la salive…
Notre salive contient une substance antalgique bien plus puissante que la morphine: l’opiorphine. Celle-ci n’a été mise en évidence que récemment, en 2006, par les chercheurs de l’Institut Pasteur (…)
En une seconde, il s’en passe des choses dans notre bouche : les papilles salivaires projettent des films de mucine, prennent soin de nos dents et nous évitent de pleurnicher au moindre bobo. Notre anneau lymphoïde surveille les particules inconnues et prépare ses armées immunitaires à réagir. Tout cela serait inutile si, plus bas, le programme ne se poursuivait pas.

Le charme discret de l’intestin

en écoutant tomber la pluie – Haruki Murakami

La pluie continuait de tomber. De temps en temps, il y avait même un coup de tonnerre. Quand elle eut fini de manger du raisin, Reiko alluma une cigarette, comme à son habitude, et sortit la guitare de dessous le lit pour se mettre à jouer. Elle interpréta Desafinado et La Fille d’Ipanema, puis quelques morceaux de Bacharah et de Lennon-McCartney. Nous bûmes encore du vin, elle et moi, et quand il n’y en eut plus, nous nous partageâmes le cognac, qui restait dans ma gourde. Puis nous parlâmes de tout, d’une façon assez intime. Je me surpris à penser moi aussi que ce serait bien si la pluie continuait à tomber éternellement.
« Tu reviendras me rendre visite ? me demanda Naoko en me regardant droit dans les yeux.
– Bien sûr.
– Tu m’écriras ?
– Je t’écrirai une fois par semaine (…)
À onze heures, Reiko déplia le canapé pour faire mon lit. Puis nous nous souhaitâmes le bonsoir, éteignîmes les lumières et nous couchâmes. Comme je n’arrivais à trouver le sommeil, je pris dans mon sac ma lampe de poche et La Montagne magique et je me mis à lire. Un peu avant minuit, la porte de la chambre s’ouvrit doucement, livrant passage à Naoko, qui vint se glisser près de moi. Elle n’avait pas le regard vague et ses gestes étaient vifs. Elle approcha sa bouche de mon oreille et me dit à mi-voix :
« Je ne sais pas pourquoi, mais je n’arrive pas à dormir. »
Je lui dis qu’il m’arrivait la même chose. Je posai mon livre, éteignis ma lampe électrique, la pris dans mes bras et l’embrassai. Les ténèbres et le bruit de la pluie, nous enveloppaient avec douceur (…)
– C’est vrai que tu reviendras me voir ?
– Je reviendrai.
– Même si je ne peux rien faire pour toi ?
J’acquiesçai dans le noir. Je sentais nettement la forme de ses seins sur ma poitrine. À travers sa robe de chambre, je suivais les contours de son corps du plat de la main. Je la fis aller plusieurs fois lentement de ses épaules vers son dos, puis vers ses reins, gravant dans ma tête les courbes de son corps. Après m’avoir enlacé ainsi avec tendresse pendant un certain temps, Naoko déposa un léger baiser sur mon front, avant de se glisser hors du lit. Sa robe de chambre bleu ciel se mit à flotter dans les ténèbres comme un poisson.
« Au revoir », me dit-elle à mi-voix.
Et je m’endormis doucement, en écoutant tomber la pluie.

La ballade de l’impossible

L’Empire des sens – Pascal Quignard

Oshima Nagisa a tourné L’Empire des sens en 1975. Le titre japonais est Ai No Corrida. L’action se passe en pleine guerre impériale, en 1936. Sada tranche le sexe de Kichizo. Le coeur du film scandaleux d’Oshima est un conte. Tout homme perd son sexe dans la jouissance.
Bien avant le combat sur le champ de bataille, c’est la volupté sexuelle qui fauche le sexe des hommes au sens « strict ».
« Strict » est le terme qu’il faut.
Strictor, à Rome, c’est le cueilleur d’olives.
Logos, à Athènes, est la corbeille qui les recueille.
Le litterator, au sens strict, est le strictor – le décompositeur du monde du monde.

Une journée de bonheur

le soir venu – Cavafis

De toute façon, cela ne pouvait pas durer. L’expérience
des années me le prouve. Pourtant, ce fut un peu rapidement
que le Destin vint y mettre un terme.
La belle vie ne dura pas.
Mais que les parfums étaient enivrants,
quelle douceur avait le lit où nous nous retrouvions,
à quel plaisir nos corps se sont-ils livrés.

Un lointain écho de ces jours de plaisir,
un écho de ces jours m’est revenu tout à l’heure,
quelque chose de l’ardeur mutuelle de notre jeunesse ;
au point qu’entre mes mains, j’ai repris une lettre,
et je l’ai lue et relue jusqu’à ce qu’on n’y voie plus clair.

Et je suis sorti mélancoliquement sur le balcon –
je suis sorti me changer les idées en regardant au moins
un peu de cette ville bien-aimée,
un peu de la foule des rues et des magasins.

(1917)

maison avec jardin – Constantin Cavafis

J’aimerais avoir une maison à la campagne
avec un très grand jardin – non pas tant
pour les fleurs, pour les arbres, et pour la verdure
(on les y trouverait bien sûr ; rien n’est plus beau)
mais pour avoir des bêtes. C’est mon rêve d’avoir des bêtes !
Au moins sept chats – deux tout à fait noirs,
et deux blancs comme la neige, pour le contraste.
Un grave perroquet, que j’écouterais
dire des choses avec emphase et conviction.
Pour les chiens, je pense que trois me suffiraient.
Je voudrais aussi deux chevaux (ils sont braves, les chevaux).
Et à coup sûr trois ou quatre de ces merveilleux,
de ces sympathiques animaux, les ânes,
qui resteraient là sans rien faire, à savourer leur bien-être.
(février 1917)

comme un jardin – Rilke

Si je te perds un jour,
pourras-tu dormir alors
sans que tel le feuillage d’un tilleul
je bruisse à peine, penché sur toi ?

Sans que je veille et dépose
des mots, des paupières presque,
sur tes seins, sur tes membres,
et sur ta bouche.

Sans que je te close
et te laisse seule avec ce qui t’appartient,
comme un jardin où poussent à foison
la mélisse et l’anis étoilé.

Chanson à dormir
(paris, début de l’été 1908)

Quel étrange sentiment ce matin en voyant passer le rouge profond, flamboyant d’une veste gilet – Mathieu Terence

Quel étrange sentiment ce matin en voyant passer le rouge profond, flamboyant, énergique, d’une veste gilet. Il s’agit de ma couleur préférée, avec le bleu roi, et elle est si rare de nos jours que c’était comme un cadeau du ciel.
J’étais enchanté, mais je l’étais encore plus encore par la femme qui l’arborait, tout un roman d’aventures à elle seule. Ce n’est jamais un hasard, n’est-ce pas, si nos couleurs favorites sont portées par telle ou telle personne. Si jamais elles vous font leur propre surprise, c’est toujours revêtues par quelqu’un avec qui vous serez d’accord. Alors l’enfance vous fait signe et avec elle l’impression d’être entré dans la dimension-trésor, celle des âmes soeurs, celle des infinis possibles, l’opéra des opéras. Il n’est pas d’âge où l’on ne remarque plus ces couleurs quand on en a retenu la fréquence d’émission. Par coeur.

De l’avantage d’être en vie

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