La pluie continuait de tomber. De temps en temps, il y avait même un coup de tonnerre. Quand elle eut fini de manger du raisin, Reiko alluma une cigarette, comme à son habitude, et sortit la guitare de dessous le lit pour se mettre à jouer. Elle interpréta Desafinado et La Fille d’Ipanema, puis quelques morceaux de Bacharah et de Lennon-McCartney. Nous bûmes encore du vin, elle et moi, et quand il n’y en eut plus, nous nous partageâmes le cognac, qui restait dans ma gourde. Puis nous parlâmes de tout, d’une façon assez intime. Je me surpris à penser moi aussi que ce serait bien si la pluie continuait à tomber éternellement.
« Tu reviendras me rendre visite ? me demanda Naoko en me regardant droit dans les yeux.
– Bien sûr.
– Tu m’écriras ?
– Je t’écrirai une fois par semaine (…)
À onze heures, Reiko déplia le canapé pour faire mon lit. Puis nous nous souhaitâmes le bonsoir, éteignîmes les lumières et nous couchâmes. Comme je n’arrivais à trouver le sommeil, je pris dans mon sac ma lampe de poche et La Montagne magique et je me mis à lire. Un peu avant minuit, la porte de la chambre s’ouvrit doucement, livrant passage à Naoko, qui vint se glisser près de moi. Elle n’avait pas le regard vague et ses gestes étaient vifs. Elle approcha sa bouche de mon oreille et me dit à mi-voix :
« Je ne sais pas pourquoi, mais je n’arrive pas à dormir. »
Je lui dis qu’il m’arrivait la même chose. Je posai mon livre, éteignis ma lampe électrique, la pris dans mes bras et l’embrassai. Les ténèbres et le bruit de la pluie, nous enveloppaient avec douceur (…)
– C’est vrai que tu reviendras me voir ?
– Je reviendrai.
– Même si je ne peux rien faire pour toi ?
J’acquiesçai dans le noir. Je sentais nettement la forme de ses seins sur ma poitrine. À travers sa robe de chambre, je suivais les contours de son corps du plat de la main. Je la fis aller plusieurs fois lentement de ses épaules vers son dos, puis vers ses reins, gravant dans ma tête les courbes de son corps. Après m’avoir enlacé ainsi avec tendresse pendant un certain temps, Naoko déposa un léger baiser sur mon front, avant de se glisser hors du lit. Sa robe de chambre bleu ciel se mit à flotter dans les ténèbres comme un poisson.
« Au revoir », me dit-elle à mi-voix.
Et je m’endormis doucement, en écoutant tomber la pluie.

La ballade de l’impossible