cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : octobre 2017 (Page 1 sur 3)

Je t’en prie, ami, sois heureux – Kundera

Je veux encore contempler mon chevalier qui se dirige lentement vers la chaise. Je veux savourer le rythme de ses pas : plus il avance, plus ils ralentissent. Dans cette lenteur, je crois reconnaître une marque de bonheur. Le cocher le salue ; il s’arrête, il approche les doigts de son nez, puis il monte, s’assoit, se blottit dans un coin, les jambes agréablement allongées, la chaise s’ébranle, bientôt il s’assoupira, puis il se réveillera et, pendant tout ce temps, il s’efforcera de rester au plus proche de la nuit qui, inexorablement, se fond dans la lumière.
Point de lendemain.
Point d’auditeurs.
Je t’en prie, ami, sois heureux. J’ai la vague impression que de ta capacité à être heureux dépend notre seul espoir.

La chaise a disparu dans la brume et je démarre.

Milan Kundera,

La Lenteur, 1995 (la dernière page)

le canal – Peter Handke

Chaque fois qu’un camion passe sur les traverses, celui qui se tient là, debout, sent l’ébranlement sous ses semelles comme jadis au village au passage des bétaillères et au fond du canal des bancs de poissons minuscules, jusque-là invisibles, s’éparpillent d’un coup. Mais par périodes il coule seulement de l’eau, sans objets, sans animaux, rien que l’élément pur ; tantôt clair, tantôt trouble, blanc bouleau, jaune ciel, gris rocher, couleur de nuage, bleu fer, brun terre, vert d’herbe, noir suie, noir citerne ; absolument silencieux ; là seulement où un rameau plonge dans l’eau – ou à un rétrécissement -, un clapotis comme d’une source cachée. Parfois l’élément a la couleur du souvenir : qu’on ne peut comparer à rien, et qui fait seulement se rappeler. Vers le soir les spirales de lumière dérivent dans la masse partout ailleurs obscure (…)
Sur le tablier du pont vide flotte un parfum féminin. À distance suit une voiture à cheval ornée de guirlandes, pleine de musiciens qui vont se produire d’un endroit à l’autre ; ils ont déposé leurs clarinettes, trompettes et cymbales à côté d’eux et ils ont le regard fatigué ; seule l’accordéoniste assis derrière sur le timon, son instrument sur le coude, étire sur le pont son soufflet : un son très allongé.
Maintenant du canal moyenâgeux s’élèvent, comme des statues de pierre au-dessus du portail de l’église, à l’intérieur de la ville, – paix, malice, silence, solennité, lenteur et patience.

Le Chinois de la douleur

si je vous appelais au beau au juste au vrai – Nazim Hikmet

Si j’étais platane,  si je me reposais à son ombre

Si j’étais livre, que je lirais sans ennui dans mes nuits d’insomnie

Crayon, je ne voudrais pas l’être même pas entre mes propres doigts

Si j’étais porte, je m’ouvrirais aux bons, je me fermerais aux méchants

Si j’étais fenêtre, une fenêtre sans rideaux, grande ouverte

Si je faisais entrer la ville dans ma chambre

Si j’étais verbe, si je vous appelais au beau au juste au vrai

Si j’étais parole, si je disais mon amour tout doucement

(27 mai 1962)

La caresse – Emmanuel Levinas

Ce qui est caressé n’est pas touché à proprement parlé. Ce n’est pas le velouté où la tiédeur de cette main donnée dans le contact que cherche la caresse. C’est cette recherche de la caresse qui en constitue l’essence, par le fait que la caresse ne sait pas ce qu’elle cherche. Ce « ne pas savoir », ce désordonné fondamental en est l’essentiel. Elle est comme un jeu avec quelque chose qui se dérobe, et un jeu absolument sans projet ni plan, non pas avec ce qui peut devenir nôtre et nous, mis avec quelque chose d’autre, toujours autre, toujours inaccessible, toujours à venir. Et la caresse est l’attente de cet avenir pur sans contenu.

Ethique et Infini

Comme quoi…

Une fois notre agence de presse vendue, Urli choisit une jolie petite boutique, rue de Lille à Paris, et c’est ainsi que nous devînmes antiquaires. Enfin lui, il était parfait pour cela, sens du relationnel, de l’argumentaire, et le charme infini de sa présence. Moi, plutôt repliée, côté argent, j’sais pas en parler. C’était pas gagné. Mais avec Urli, j’ai jamais hésité.
Un soir d’automne, peu avant la fermeture sont entrés un américain et son accompagnateur. L’américain, intéressé par un bureau que nous avions trouvé en Italie, splendide modèle napolitain fin XVIIIe, mais avec une touche de modernité qui pouvait permettre de l’installer dans un loft, par exemple. L’homme était avocat, et venait d’emménager à New York. Urli et l’accompagnateur commencent à parler chiffons si je puis dire. L’homme s’avance vers le fond de la boutique où j’étais, débout devant mon bureau, un livre encore à la main, l’homme me demande dans un français parfait Que lisez-vous ? Je pose le livre de poche sur le bureau. « Vous lisez les Liaisons ? J’achète le bureau… »
Comme quoi…

Elle se tourne, et soudain le regarde – Le Tasse

128 Elle se tourne, et soudain le regarde ;
Ell’ ne l’a pas entendu s’avancer.
Et elle crie, et du visage aimé
Détourne avec horreur les yeux, se pâme.
Elle tombait, fleur à demi coupée,
Et ployant son lent col : il la soutint,
Et fit du bras colonne à son beau flanc,
Sur son blanc sein sa robe dénouant.

129 Et il baigna d’aucunes larmes pieuses
Le beau front, le beau sein de la pauvrette.
Comme au matin, sous la pluie argentée,
Se rembellit, décolorée, la rose,
Elle, se reprenant, leva le front,
Baigné de pleurs qui n’étaient point les siens,
Trois fois leva et détourna les yeux
Du cher cher objet : le contempler ne peut.

130 D’une main languidette, elle s’essaie
À repousser le bras fort, son soutien,
Mais ne peut échapper à cette étreinte,
Qui toujours plus étroitement la serre.
Enfin, s’abandonnant à ce doux lien,
Si tendre et cher, bien qu’elle s’en défende,
Elle parla, versant des pleurs à flots,
Mais sans lever les yeux vers le héros.

131 « Ô toujours, que tu part’ ou bien retournes,
Egalement cruel, quoi donc te guide ? »

Jérusalem libérée

Désennuyons-nous – Sollers

Dès ma première rencontre avec Lucie, une formule espagnole m’est revenue à l’esprit : « los ojos con mucha noche », les yeux avec beaucoup de nuit. Les « coups de foudre » sont rares, les coups de nuit encore plus. Les tableaux où Lucie apparaîtrait, si j’étais peintre, devraient être envahis par l’intensité de ce noir sans lequel il n’y a pas d’éclaircie. Noir et halo bleuté. Tout le reste, robes, pantalons, bijoux, répondrait à ce noir, nudité comprise. Mais la preuve, ici, est dans les lèvres, la bouche, la langue, la salive, le souffle. C’est en s’embrassant passionnément, et longtemps, qu’on sait si on est d’accord. Une longue demi-heure, tout en se caressant, sinon c’est du chiqué ou du vent. Pas d’expression plus répugnante que la formule, de plus en plus employée à tout va : « bisous ». Le long et profond baiser, voilà la peinture, voilà l’infilmable. Rue du Bac, de 17.20 à 17.50, tout de suite, dès la porte ouverte. Pas un mot, sauf l’habituel « Désennuyons-nous ». J’arrive toujours avec dix minutes d’avance. J’entends l’ascenseur, le bruit de la clé de Lucie dans la serrure, les rideaux sont déjà fermés, action.

L’éclaircie

Considero valore – Erri De Luca

Considero valore ogni forma di vita, la neve, la fragola, la mosca.
Considero valore il regno minerale, l’assemblea delle stelle.
Considero valore il vino finché dura il pasto, un sorriso involontario,
la stanchezza di chi non si è risparmiato, due vecchi che si amano.
Considero valore quello che domani non varrà più niente
e quello che oggi vale ancora poco.
Considero valore tutte le ferite.
Considero valore risparmiare acqua, riparare un paio di scarpe,
tacere in tempo, accorrere a un grido, chiedere permesso prima di sedersi,
provare gratitudine senza ricordare di che.
Considero valore sapere in une stanza dov’è il nord,
qual è il nome del vento che sta asciugando il bucato.
Considero valore il viaggio del vagabondo, la clausura della monaca,
la pazienza del condannato, qualunque colpa sia.
Considero valore l’uso del verbo amare e l’ipotesi che esista un creatore.
Molti di questi valori non ho conosciuto.

-/-

J’attache de la valeur à toute forme de vie, à la neige, la fraise, la mouche.
J’attache de la valeur au règne animal et à la république des étoiles.
J’attache de la valeur au vin tant que dure le repas, au sourire involontaire, à la fatigue de celui qui ne s’est pas épargné, à deux vieux qui s’aiment.
J’attache de la valeur à ce qui demain ne vaudra plus rien et à ce qui aujourd’hui vaut encore peu de chose.
J’attache de la valeur à toutes les blessures.
J’attache de la valeur à économiser l’eau, à réparer une paire de souliers, à se taire à temps, à accourir à un cri, à demander la permission avant de s’asseoir, à éprouver de la gratitude sans se souvenir de quoi.
J’attache de la valeur à savoir où se trouve le nord dans une pièce, quel est le nom du vent en train de sécher la lessive.
J’attache de la valeur au voyage du vagabond, à la clôture de la moniale, à la patience du condamné quelle que soit sa faute.
J’attache de la valeur à l’usage du verbe aimer et à l’hypothèse qu’il existe un créateur.
Bien de ces valeurs, je ne les ai pas connues.

-/-

de nouvelles amours, de nouveaux mots – Anaïs Nin

J’écris ces mots très lentement, pour faire durer l’instant, pour qu’il dure éternellement. Je suis assise au café, blottie dans la douceur d’un jour d’été comme dans une peau d’hermine… Tout me semble à nouveau miraculeux, que cela ait pu être créé – la température, la douceur de l’air, les arbres, les fontaines des Champs-Elysées, les hommes et les femmes qui marchent… Une ville qu’on ne connaît jamais à fond, une forêt jamais possédée, un ciel qui change à chaque instant, une terre qui tourne, apportant chaque jour des sensations nouvelles. La vie peut-elle continuer à se dérouler ainsi, avec une fraîcheur jamais flétrie, un nouveau visage, de nouvelles merveilles ? Peut-on atteindre si souvent la plénitude sans toucher le fond ? Chaque année, de nouvelles feuilles, une nouvelle peau, de nouvelles amours, de nouveaux mots. Il m’arrive de pleurer un jour sur le changement,mais ensuite il n’y a plus de mort, il y a ce perpétuel renouvellement, rien n’est perdu, tout se transforme. Un homme peut surgir et éveiller votre désir, vous rendre ivre, dormir entre vos bras, vous posséder sans vous faire mal… Un feu qui ne provoque pas de brûlures, un feu comme le fouet d’un magicien, qui ne fait pas mal, à moins que j’aie appris à marcher magiquement sur les braises sans me brûler ?

Journal 3 août 1937

avec l’immensité des kilomètres – Nazim Hikmet

L’homme dit à la femme :
– Je t’aime,
et comment,
comme si je serrais dans mes paumes
mon coeur, comme un objet de verre
faisant saigner mes doigts
le brisant,
à la folie…
L’homme dit à la femme :
– Je t’aime,
et comment,
avec la profondeur des kilomètres,
avec l’immensité des kilomètres,
Cent pour cent
mille cinq cents pour cent
cent fois l’infiniment cent…
La femme a dit à l’homme :
– J’ai regardé
avec ma tête, avec coeur :
avec amour, avec terreur, en me penchant
sur tes lèvres,
sur ton coeur,
sur ta tête.
Et tout ce que je te dis maintenant
c’est toi qui me l’as appris,
comme un murmure dans les ténèbres…
Et je sais aujourd’hui
que la terre
comme une mère
au visage ensoleillé
allaite son dernier enfant, le plus beau..
Mais que faire ?
Mes cheveux sont pris dans ce qui agonise
et je ne puis
en délivrer ma tête
Toi,
tu dois avancer
après un regard aux yeux
du nouveau-né.
Toi,
tu dois avancer, tu dois m’abandonner…
La femme s’est tue.
Ils se sont enlacés.
Sur le sol un livre est tombé.
Ils se sont quittés.

Histoire d’une séparation (1951)
Poésies

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