Cher Alain,
Nous avons donc décidé d’échanger des lettres plutôt que de nous entretenir de vive voix. L’utilisation de ce vieil outil littéraire me semble prudente et bénéfique, bien que je me demande si elle n’est pas une dérobade. Malgré mon goût de l’affrontement, je redoutais en effet ta présence et ce que le tac au tac implique de violence. Autrement dit, je craignais de me heurter en temps réel sur du non-négociable et de voir bientôt se lézarder une chère et ancienne amitié (…)
Cette complicité, durant près de quarante ans, fait que je me sens plus ou moins embarquée, et d’une manière que je supporte mal, dans ce que j’appellerai pour le moment tes écarts (…)
Voici la question que je me pose et que je te pose, en ce début de notre confrontation : comment se fait-il que notre amitié se soit obstinée malgré certains graves désaccords ? Une première évidence, conjoncturelle, me vient à l’esprit. Les attaques contre toi (maurrassisme, barrésisme, xénophobie) sont le plus souvent d’une telle déloyauté, elles témoignent d’une telle amnésie historique et d’une telle cécité politique que je me trouve mise en situation de faire corps, sinon avec certaines choses que tu as écrites ou dites et qui ont déclenché ces injures ignominieuses, mais avec l’expérience que, de longue date, je fais de toi. En outre, il faut que j’avoue cette faiblesse politique dont je pâtis : tu me fais rire avec tes mots d’esprit toujours dévastateurs, parfois scabreux mais jamais vulgaires. D’où me vient cette complicité avec des plaisanteries dont l’effet immédiat et c’est le miracle du rire que immédiateté, est de désarmer mes efforts d’argumentation ? (…)
L’amitié ne peut durer sans cette communauté éphémère du rire (…)

Maintenant, qu’est-ce qui nous oppose ? Ta complaisance dans une vision passéiste de l’état du monde que je tiens pour plus esthétisante qu’éthique ou politique ; dans ton pessimisme extrême quant à la modernité technicienne ; dans ton irritation vis-à-vis des nouvelles générations dont tu n’attends pas grand-chose ; dans ton désespoir de constater qu’elles sont et seront de plus en plus dépourvues d’humanité, c’est-à-dire selon toi de culture ; dans ton féminisme d’un autre temps, qui assimile les Lumières à la galanterie, même si je sais d’expérience combien les femmes qui collaborent à l’élaboration d’un monde commun comptent dans ta vie ; et surtout dans ton choix, bien que tu ne sois pas un homme politique, de l’éthique de responsabilité contre l’éthique de conviction,

En terrain miné

Élisabeth de Fontenay
Alain Finkielkraut