cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

le carnet noir

Dans cet appartement, il y a cette pièce qui sert de bureau, un piano y attend toujours la reprise des cours, qui ne se fera pas, un canapé qui sert de lit. J’arrangeais ce matin pour la venue d’une amie. Dans la petite bibliothèque industrielle je vois d’un coup un petit carnet moleskine noir, serré entre deux livres très sérieux. Pas sa place. Je le prends. D’emblée, beaucoup de feuilles ont été arrachées, ne restent que quelques-unes. Je retire l’élastique… Mon écriture. J’ai noté là les paroles d’Urli, mon mari, mon fiancé, mon amour, mon ami, quelques jours avant sa mort. Oui je suis submergé par le trouble, Oui le noeud dans la gorge illico, Oui la respiration qui se fait pas. Mais c’est pas grave. Je les avais oubliées ces pages. Ces mots. Ils deviennent sève ce soir.
Mercredi 16 août, 17 heures :
Il m’arrive aussi de sentir comme une main sur mon épaule, toujours la droite  ; quand je sens la main, je me retourne vite et je vois seulement une ombre. Mais c’est un poids, tu sais, pas un effleurement. Il m’arrive plein de trucs comme ça.
Mardi 22 août, 15 heures
Ce matin, je me suis réveillé deux fois, Laura était avec toi. Elle était vraiment là, avec Marlowe (notre boxer). Nous étions quatre dans la maison.
Dimanche 9 octobre
Cette nuit j’ai rêvé. On était tous les deux. J’étais très élégant, genre Hermès ! On s’est arrêté à une station service, puis une autre, à chaque fois, je m’arrivais pas à dire Paris. Je disais Pa Pa Paris, Le pompiste me regardait comme s’il voyait un zombie bien sapé qui n’arrive pas à parler.
Mardi 17 octobre
Tu sais, quand je dors, j’ai l’impression de dormir avec deux moi-même. Je n’arrive pas à me dissocier. Tu vois, mettons, je vais aux toilettes. Je me rhabille. Je dois y retourner mais ce n’est plus la même vessie. Et quand je me réveille, je suis seul.
Je n’aime pas cette absence de toi. Serre-moi dans tes bras.
Sans date
J’ai jamais eu la notion de la mort qui me traverse. Enfin si une fois ou deux, de loin, comme tout le monde. Mais ce n’est pas ma pensée.
9 novembre
Angle Rue des Saints-Pères/Rue de Lille
Qu’est-ce que je suis heureux avec toi !
5 novembre
Entrant dans la pièce de la maison de Chatou qu’il aimait, celle où se trouvent les livres en vrac : « Salut la pièce ! Bonjour tout le monde ! Sollers,  Salut ! »

Voilà.
Le goût du bonheur. Il reste.

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  1. Caroline D

    Merci.

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