cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

au fond d’une cour pavée – Mona Thomas

Quand je suis entrée dans l’appartement de Marie, un premier étage au fond d’une cour pavée près de la place de Bastille, j’ai reconnu d’emblée la vie nouvelle. La vie que je voulais vivre existait et ressemblait à cet endroit singulier et collectif où il était aussi facile de s’isoler que de participer au courant de rires et de mots. Et la vie ensemble durait autant de jours qu’on voulait. Ici s’agréger c’était partager. Avant le boulevard Beaumarchais je ne savais pas que les jupons étaient aussi des images à emporter.  Ils étaient accrochés au mur comme des tableaux hors cadre (…)
Je n’aurais pas plus imaginé faire du lit le meilleur des bureaux – pour peu qu’on décide de prolonger une grasse matinée parce qu’on a trop dansé la veille. Autour de la table à tout faire on discute et on écrit. Le journal est l’objectif. On dessine et on dévore goûter sur goûter. Parfois on manque de place, mais comme on est trop occupé pour s’éloigner, on se pousse en râlant (…)
Chez Marie à Beaumarchais c’est un monde de couleurs dans lesquelles on s’habille et qui se déplace au gré des envies. Couleur aussi, les coussins partout éparpillés sur le sol. À une époque où on est peu habitué à s’asseoir par terre, on s’en fait des nids où s’étaler pour bouquiner ou se caler plus à l’aise pendant les réunions. Souvent on hésite et on cherche la chaise – qu’il n’y a pas Nos revendications s’expriment sur des affiches hautes en couleurs que l’on compose en découpant des magazines féminins. On a de la colle plein les mains et des difficultés à descendre le frêle monument de papier par l’escalier étroit. Aussi ces grands panneaux qui proclament que notre corps est à nous, que le corps des femmes n’est pas à vendre, on les dépose sur les gros pavés de la cour pour consolider la voilure. Vite, il faut faire vite.
J’aimais beaucoup l’escalier du boulevard Beaumarchais. Propice aux apartés, aux rencontres inattendues, à l’irruption du jupon de Marie qui file en montant les marches deux à deux quand sa voix éraillé ne nous a pas déjà précédés, On commence sans vous ! (…)
Un soir rue Didot nous avons parlé de cette façon qu’on avait de hisser les couleurs contre les pouvoirs établis et tout ce qui voulait nous vaincre. Y compris certains groupes gauchistes qui trouvaient qu’on faisait tache avec notre manie de détourner les chants révolutionnaires et de scander en choeur des slogans obscènes. Des gauchistes dépassés par nos seins quelquefois à l’air, nos bébés, nos patchoulis. Je me souviens des sifflets, des applaudissements. Des crécelles et autres moulins à musique. Des jouets.

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  1. admin

    et oui,
    bonjour Dominique, ça va ?

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