Il n’est pas facile de mettre des mots sur la foi telle que je l’entends. On pourrait l’exprimer ainsi : Je crois que, malgré ce monde paraissant insensé, la vie a un sens ; je me résigne à ne pouvoir comprendre ce sens ultime avec mon intellect, mais je suis prêt à le servir, et même à me sacrifier pour lui. J’entends en moi la voix de ce sens, aux instants où je suis vraiment et pleinement vivant et éveillé. Ce que la vie me demande en ces instants, je veux tenter de l’accomplir, même si cela revient à s’opposer aux modes et aux lois en vigueur. Cette foi ne se laisse pas commander, pas plus qu’on ne peut l’obtenir en se contraignant. On ne peut que la vivre.

La connaissance est action. La connaissance est expérience vécue. Elle ne se prolonge pas. Sa durée a un nom : l’instant (…)
L’homme rationnel ne croit à rien autant qu’à la raison humaine. Il ne la considère pas comme un joli don, il la tient tout bonnement pour ce qu’il y a de plus élevé.
L’homme rationnel croit posséder en lui-même le « sens » du monde et de la vie. Il transfère sur le monde et sur l’histoire l’apparence d’ordre et de conformité à des buts bien établis que possède une vie individuelle rationnellement ordonnée. C’est pourquoi il croit au progrès. Il voit que les hommes peuvent aujourd’hui mieux atteindre une cible et voyager plus vite que jadis, et ne veut pas, ne s’autorise pas à voir qu’il y a mille régressions en face de ces progrès. Il croit que l’homme d’aujourd’hui est plus évolué que Confucius, Socrate ou Jésus et qu’il leur est supérieur parce qu’il a renforcé certaines de ses aptitudes techniques (…)
L’homme rationnel a parfois tendance à faire preuve de haine et de colère envers les hommes religieux qui ne croient pas à son progrès en entravent la réalisation de son idéal rationnel (…) L’homme rationnel semble, dans la vie pratique, être plus sûr de sa croyance que l’homme religieux. Au nom de la déesse Raison, il se sent le droit de commander et d’organiser, de faire violence à ses semblables (…)
L’homme rationnel aspire au pouvoir, ne serait-ce que pour établir le règne du « Bien ». Le plus grand danger pour lui est là : l’aspiration au pouvoir, l’abus de celui-ci, la volonté de commander, la terreur (…)
L’homme rationnel rationalise le monde et lui fait violence. Il est toujours enclin à être furieusement sérieux. C’est un éducateur.
Bien sûr, ce sont apparemment très souvent les « religieux » qui ont manié l’épée et les « hommes rationnels » qui ont versé leur sang (par exemple dans l’Inquisition). Mais par « religieux » je n’entends bien sûr pas les prêtres, pas plus que par « hommes rationnels » ceux qui mettent leur joie dans la pensée (…)
Loin de moi en outre, bien sûr, en dépit de certains aspects un peu véhéments de mon schéma, l’idée de contester à l’homme religieux le savoir-faire et à l’homme rationnel la génialité. Dans les deux camps prospèrent le génie, prospèrent l’idéalisme, l’héroïsme, l’esprit de sacrifice (…)
Cela me semble être en général une caractéristique de l’homme de génie que de porter en lui, tout en représentant un exemplaire particulièrement réussi de son propre type, un désir secret de l’autre pôle, un respect silencieux pour le type opposé. L’homme qui ne sait que manier les chiffres n’est jamais un génie, pas plus que celui qui ne vit qu’au gré de son humeur.

  • Un peu de théologie (1932)