J’écris ces mots très lentement, pour faire durer l’instant, pour qu’il dure éternellement. Je suis assise au café, blottie dans la douceur d’un jour d’été comme dans une peau d’hermine… Tout me semble à nouveau miraculeux, que cela ait pu être créé – la température, la douceur de l’air, les arbres, les fontaines des Champs-Elysées, les hommes et les femmes qui marchent… Une ville qu’on ne connaît jamais à fond, une forêt jamais possédée, un ciel qui change à chaque instant, une terre qui tourne, apportant chaque jour des sensations nouvelles. La vie peut-elle continuer à se dérouler ainsi, avec une fraîcheur jamais flétrie, un nouveau visage, de nouvelles merveilles ? Peut-on atteindre si souvent la plénitude sans toucher le fond ? Chaque année, de nouvelles feuilles, une nouvelle peau, de nouvelles amours, de nouveaux mots. Il m’arrive de pleurer un jour sur le changement,mais ensuite il n’y a plus de mort, il y a ce perpétuel renouvellement, rien n’est perdu, tout se transforme. Un homme peut surgir et éveiller votre désir, vous rendre ivre, dormir entre vos bras, vous posséder sans vous faire mal… Un feu qui ne provoque pas de brûlures, un feu comme le fouet d’un magicien, qui ne fait pas mal, à moins que j’aie appris à marcher magiquement sur les braises sans me brûler ?

Journal 3 août 1937