Chaque fois qu’un camion passe sur les traverses, celui qui se tient là, debout, sent l’ébranlement sous ses semelles comme jadis au village au passage des bétaillères et au fond du canal des bancs de poissons minuscules, jusque-là invisibles, s’éparpillent d’un coup. Mais par périodes il coule seulement de l’eau, sans objets, sans animaux, rien que l’élément pur ; tantôt clair, tantôt trouble, blanc bouleau, jaune ciel, gris rocher, couleur de nuage, bleu fer, brun terre, vert d’herbe, noir suie, noir citerne ; absolument silencieux ; là seulement où un rameau plonge dans l’eau – ou à un rétrécissement -, un clapotis comme d’une source cachée. Parfois l’élément a la couleur du souvenir : qu’on ne peut comparer à rien, et qui fait seulement se rappeler. Vers le soir les spirales de lumière dérivent dans la masse partout ailleurs obscure (…)
Sur le tablier du pont vide flotte un parfum féminin. À distance suit une voiture à cheval ornée de guirlandes, pleine de musiciens qui vont se produire d’un endroit à l’autre ; ils ont déposé leurs clarinettes, trompettes et cymbales à côté d’eux et ils ont le regard fatigué ; seule l’accordéoniste assis derrière sur le timon, son instrument sur le coude, étire sur le pont son soufflet : un son très allongé.
Maintenant du canal moyenâgeux s’élèvent, comme des statues de pierre au-dessus du portail de l’église, à l’intérieur de la ville, – paix, malice, silence, solennité, lenteur et patience.

Le Chinois de la douleur