Je veux encore contempler mon chevalier qui se dirige lentement vers la chaise. Je veux savourer le rythme de ses pas : plus il avance, plus ils ralentissent. Dans cette lenteur, je crois reconnaître une marque de bonheur. Le cocher le salue ; il s’arrête, il approche les doigts de son nez, puis il monte, s’assoit, se blottit dans un coin, les jambes agréablement allongées, la chaise s’ébranle, bientôt il s’assoupira, puis il se réveillera et, pendant tout ce temps, il s’efforcera de rester au plus proche de la nuit qui, inexorablement, se fond dans la lumière.
Point de lendemain.
Point d’auditeurs.
Je t’en prie, ami, sois heureux. J’ai la vague impression que de ta capacité à être heureux dépend notre seul espoir.

La chaise a disparu dans la brume et je démarre.

Milan Kundera,

La Lenteur, 1995 (la dernière page)