Car je crois que vous m’avez un peu appris, hier soir, à maintenir grandes et profondes ces paroles nues : « Je suis tellement simple. » Cette phrase doit être la clef de mon langage chiffré. Puisse-t-il toucher de son pouvoir franc comme l’or mes moindres paroles et ruisseler vers toi comme du coeur d’une châsse gothique, le fleuve étincelant de mes innombrables tendresses.
Et chaque pensée fugitive, chaque désir, chaque rêve sera dissimulé dans mes paroles. Vous les reconnaîtrez tous.
Hier, dans la nuit, j’ai regagné ma chambre avec un sourire.
Rilke à Lou, Munich, jeudi 3 juin 1897

Un jour, dans bien des années, tu comprendras tout à fait ce que tu es pour moi.
Ce qu’est la source de montagne à l’assoiffé (…)
Ma limpide source ! Quelle reconnaissance j’aurai pour toi. Je ne veux plus voir de fleurs, de ciel, de soleil – autrement qu’en toi. Tout est tellement plus beau, plus fabuleux tel que tu le regardes (…)
Je voudrais te glisser des fleurs dans les cheveux. Lesquelles ? Aucune n’est d’une simplicité assez touchante, assez simple. Dans quel mai les cueillir ? – Mais je crois maintenant que tu as toujours dans les cheveux une guirlande – ou une couronne… Je ne t’ai jamais vue autrement.
Je ne t’ai jamais vue, que je n’aie eu envie de te prier. Je ne t’ai jamais entendue, que je n’aie eu envie de croire en toi. Je ne t’ai jamais attendue, que je n’aie eu envie de souffrir pour toi. Je ne t’ai jamais désirée, que je n’aie eu aussi le droit de m’agenouiller devant toi (…) Je suis à toi comme la dernière petite étoile l’est à la nuit, quand même la nuit la distinguerait à peine et ignorerait son scintillement.
Munich, mardi 8 juin 1897