Un jour, sur les quais, le titre d’un livre a retenu mon attention, Le Temps des rencontres. Pour moi aussi, il y a un temps des rencontres, dans un passé lointain. À cette époque, j’avais souvent peur du vide. Je n’éprouvais pas ce vertige quand j’étais seul, mais avec certaines personnes dont justement je venais de faire la rencontre. Je me disais pour me rassurer : il se présentera bien une occasion de leur fausser compagnie. Quelques-unes de ces personnes, vous ne saviez pas jusqu’où elles risquaient de vous entraîner. Le pente était glissante (…)
Au cours de cette période de ma vie, et depuis l’âge de onze ans, les fugues ont joué un grand rôle. Fugues des pensionnats, fuite de Paris par un train de nuit le jour où je devais me présenter à la caserne de Reuilly pour mon service militaire, rendez-vous auxquels je ne me rendais pas, ou phrases rituelles pour m’esquiver : « Attendez, je vais chercher des cigarettes… », et cette promesse que j’ai dû faire des dizaines et des dizaines de fois, sans jamais la tenir : « Je reviens tout de suite. »
Aujourd’hui, j’en éprouve du remords (…)
Mais la seule chose dont je peux rendre compte, ce sont des détails concrets, des lieux et des moments précis. En particulier, cet après-midi de l’été 65 où je me trouvais devant le zinc d’un café étroit du début du boulevard Saint-Michel qui tranchait sur les autres cafés du quartier (…) J’ai compris, cet après-midi là, que je m’étais laissé dériver et que, si je ne réagissais pas tout de suite, le courant m’emporterait. J’étais persuadé que je ne risquais rien et que je bénéficiais d’une sorte d’immunité en ma qualité de spectateur nocturne – le surnom que s’était donné un écrivain du dix-huitième siècle qui explorait les mystères des nuits parisiennes. Mais là, ma curiosité m’avait entraîné un peu trop loin. J’ai senti ce qu’on appelle « le vent du boulet ». Je devais disparaître au plus vite si je ne voulais pas avoir d’ennuis. Ce serait pour moi une fugue beaucoup plus importante que les autres. J’avais atteint le fond et il ne restait plus qu’à donner un grand coup de talon pour remonter à la surface.