cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Le vent de cette porte claquée

Le vent de cette porte claquée… ainsi Nazim Hikmet parle du suicide. Il sait de quoi il parle. Laura s’est suicidée, elle avait 24 ans. Le vent de cette porte claquée. Il ne s’agit pas ici de faire pleurer dans les chaumières, le sujet est ailleurs, dans l’écoute, au-delà de toute raison, religiosité, affect.
Onze ans après, je me lève le mercredi 12 mars, je prends un premier café dans le salon rouge et rose de notre maison. La veille, un ami qui faisait la foire de Chatou voulait me présenter sa nouvelle petite amie. Il pleuvait à torrent cette après-midi là et nous ne fûmes pas dérangés. Cette jeune femme inconnue m’a parlé deux heures durant de sa mère, incroyable, terminant par un terrible constat « je crois que j’ai peur d’elle ».  Je repense à cette conversation. Je dis : Laura, pardonne-moi si je t’ai fait peur. J’entends immédiatement le mot Grâce dans ma tête ; ça ne me semble pas du tout étrange, je lisais un livre sur la grâce d’Erri De Luca. Je prends un autre café. J’entends « prends le livre ». Je pense au livre d’Erri. Ne le trouve pas. J’entends « monte, prends le livre ». Nous avions une bibliothèque au premier. Docile, je monte. Quel livre ? J’ai pas eu à hésiter. Comme accompagnée, ma main s’est portée vers un des deux volumes des oeuvres d’Eluard dans la Pléïade (qu’Urli m’avait offerts et que je n’avais plus ouverts depuis la mort de Laura, la poésie était bannie de ma vie à ces moments). D’un geste sûr je retire le carton. Je me vois encore. Ce geste sûr. Pourquoi ce tome et pas l’autre ? En tombe une enveloppe Pour ma maman, cette dernière lettre. Je crois n’avoir jamais tremblé autant de ma vie.
La lettre était là depuis onze ans.

Alors quand j’ai de petits chagrins comme en ce moment, ils ne sont rien.
Le merveilleux existe bien. Les faits sont tenaces.

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Les êtres que j’aime – Journal 2013-2016 – Gabriel Matzneff

  1. Caroline D

    Oui.
    Ces faits tenaces, le merveilleux.
    Et nos petits chagrins qui ne sont rien.
    Merci, Anna.
    Et permettez-moi, sinon de pleurer,
    au moins d’être touchée.

    • admin

      Caroline, il n’y a pas de petites pilules contre le chagrin, mais tout va bien. L’important fut de connaître toutes ces personnes.
      Vous embrasse. Anna

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