J’ai peint pour être prince.
J’avais peut-être douze ans. C’était le plein été, l’heure du soir où il fait encore chaud, mais les ombres tournent. Je faisais glander des porcs dans un bois de chênes vers Nemi, en contrebas d’un grand chemin ; j’avais écorcé une baguette et m’étais beaucoup réjoui d’en frapper ces grosses bêtes ineptes passant à ma portée. Je m’en étais lassé et me contentais de briser à toute volée les fougères, les fleurs hautaines du sous-bois, dont ma violence exaltait les odeurs ; j’aimais user de ce fléau. J’entendis venir de loin une voiture lourde, à petit train ; je me cachai et me tins coi : le plein soleil frappait la route et j’étais là dans l’ombre à regarder cette route au soleil, pas plus haut que la terre, invisible. À dix pas de moi et de mes porcs dans la lumière de l’été un carrosse s’arrêta, peint, chiffré, avec des bandes d’azur ; de cette caisse armoriée jaillit une fille très parée qui riait, elle courut comme vers moi ; elle m’offrit ses dents blanches, la fougue de ses yeux ; toujours riant elle se suspendit à la limite de l’ombre, résolument me tourna le dos, un interminable instant elle se campa dans ce soleil marbré de feuilles où flambèrent ses cheveux, ses jupes d’azur énorme, le blanc de ses mains et l’or de ses poignets, et quand dans un rêve ces mains se portèrent à ses jupes et les levèrent, les cuisses et les fesses prodigieuses me furent données, comme si c’était du jour, mais un jour plus épais ; brutalement tout cela s’accroupit et pissa (…) Dans le carrosse, dont la porte peinte battait encore un peu tant la pisseuse l’avait allègrement poussée, il y avait un homme accoudé, en pourpoint de soie défait, qui la regardait. Il avait autant de dentelles à son col qu’elle en avait aux fesses ; il souriait comme on le fait quand nul ne nous voit sourire, avec du dédain et un plaisir mélangé, à la fois modeste et fat, avec une tendresse féroce (…)
D’un bon la femme fut debout, le flamboiement ordinaire des jupes recouvrit celui des cuisses ; elle revint au carrosse, plus lente que tout à l’heure, avec complaisance et de l’affectation dans la démarche (…) Il lui baisa la main, l’empoigna un instant sous ses jupes, puis, cérémonieux, lointain, fit claquer hors de la portière deux doigts : chevaux et cocher, qui sont des morceaux de carrosse, obéirent à ce petit bruit qu’ils connaissaient et docilement emportèrent vers Rome leur délicate cargaison (…) Ces chairs diverses donc s’éloignèrent et cela fit en partant de la poussière comme un troupeau de moutons. Je ne sais si j’eus ce qu’on appelle du plaisir ce jour-là, j’étais encore petit. J’allai à l’endroit où elle avait levé ses jupes ; j’allai à l’endroit où le carrosse s’était arrêté, la petite place consacrée où je calculai que s’était tenu le prince ; j’y regardai l’orée, l’arbre exact sous lequel la fille avait pissé pour ses yeux. Je baisai ce que j’imaginais d’une main blanche, je dis tout haut le mot qui désigne les basses putains, je fis claquer deux doigts. Les arbres dans la lumière étaient immenses, nombreux, inépuisables.

Le roi du bois