cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : novembre 2017 (Page 2 sur 2)

Je suis tellement simple – Correspondance Rilke/Salomé

Car je crois que vous m’avez un peu appris, hier soir, à maintenir grandes et profondes ces paroles nues : « Je suis tellement simple. » Cette phrase doit être la clef de mon langage chiffré. Puisse-t-il toucher de son pouvoir franc comme l’or mes moindres paroles et ruisseler vers toi comme du coeur d’une châsse gothique, le fleuve étincelant de mes innombrables tendresses.
Et chaque pensée fugitive, chaque désir, chaque rêve sera dissimulé dans mes paroles. Vous les reconnaîtrez tous.
Hier, dans la nuit, j’ai regagné ma chambre avec un sourire.
Rilke à Lou, Munich, jeudi 3 juin 1897

Un jour, dans bien des années, tu comprendras tout à fait ce que tu es pour moi.
Ce qu’est la source de montagne à l’assoiffé (…)
Ma limpide source ! Quelle reconnaissance j’aurai pour toi. Je ne veux plus voir de fleurs, de ciel, de soleil – autrement qu’en toi. Tout est tellement plus beau, plus fabuleux tel que tu le regardes (…)
Je voudrais te glisser des fleurs dans les cheveux. Lesquelles ? Aucune n’est d’une simplicité assez touchante, assez simple. Dans quel mai les cueillir ? – Mais je crois maintenant que tu as toujours dans les cheveux une guirlande – ou une couronne… Je ne t’ai jamais vue autrement.
Je ne t’ai jamais vue, que je n’aie eu envie de te prier. Je ne t’ai jamais entendue, que je n’aie eu envie de croire en toi. Je ne t’ai jamais attendue, que je n’aie eu envie de souffrir pour toi. Je ne t’ai jamais désirée, que je n’aie eu aussi le droit de m’agenouiller devant toi (…) Je suis à toi comme la dernière petite étoile l’est à la nuit, quand même la nuit la distinguerait à peine et ignorerait son scintillement.
Munich, mardi 8 juin 1897

Quelle chance il aurait celui qui aurait le droit de vous embrasser – Essaie et tu verras ! – Tchekhov

Ossip

Je me promène le long de la rivière, et brusquement je la vois. Elle est dans l’eau, la jupe troussée, elle boit. Je m’arrête. Je la regarde. Elle ne fait pas attention à moi. Je suis un moujik ! Alors, je lui parle. Je lui dis : « Votre Excellence, ce n’est pas possible, vous n’aimez sûrement pas l’eau de la rivière ? – Tiens ta langue, dit-elle, va faire ton travail. » Elle dit cela et ne me regarde plus. J’ai honte, honte. « Pourquoi restes-tu planté là, imbécile, me dit-elle, tu n’as jamais vu de femme ? » et elle me regarde droit dans les yeux : « ou bien est-ce que je te plairais ? » Je réponds : « Oh ! Votre Excellence, je ne peux pas me permettre de vous dire comme vous me plaisez. » Ça la fait rire, alors je dis : « Quelle chance il aurait, celui qui aurait le droit de vous embrasser. C’est un coup à faire tomber raide un bonhomme, sûr ! – Parfait, dit-elle, essaie et tu verras ! » C’est comme ça que ça a commencé. Je m’approche d’elle, elle ne bronche pas. Je la prends par les épaules et je l’embrasse. Je l’embrasse sur la bouche (…)
Elle a éclaté de rire. « Et maintenant, elle dit, tombe raide mort ! » (…)
Je suis resté tranquillement à me fourrager la barbe comme un idiot. Alors, elle : « Espèce de fou, retourne travailler, coupe-toi les ongles et lave-toi si tu en as l’occasion. » Elle est partie. Voilà comme ça a commencé.

Ce fou de Platonov
Acte II, Scène 1

Les noms illustres – Erri De Luca

Dans un marché en plein air, l’été en Finlande, j’ai vu sur un panier de pommes de terre un écriteau portant le nom de la variété : Van Gogh. Ces pommes de terre portaient son nom. Parce qu’il peignit le plus émouvant hommage à cette nourriture héroïque et solitaire dans le tableau : « Les mangeurs de pommes de terre ».
Quel honneur, son propre nom sur l’éventaire d’un maraîcher. Les noms illustres finissent d’habitude dans des listes de rues, sur la porte d’une école, sur un timbre-poste : ils finissent dans un somptueux rebut. Mais quelqu’un dont le nom retentit sur les places de marché, là où l’espèce humaine se dispute, sourit, se salue, celui-là a reçu le plus grand des prix à la mémoire.
Celui qui rien qu’une seule fois a flotté en vol avec un parapente sait que le vent est un moyen de transport et que l’air est un ascenseur. Dans la nature, tout va volontiers contre le force de gravité, des herbes aux marées. Le soleil chauffe un versant de montagne, une colonne d’air s’élève comme une catapulte. Le courant ascensionnel est un chant qui se détache d’une gorge et porte vers le haut….
Un de mes amis a été réfugié en France pour des motifs politiques pendant un quart de siècle. Le temps d’exil lui a donné raison, sa capture est définitivement arrivée à échéance. Il a maintenant une carte d’identité, il la sort volontiers de sa poche, il la montre, comme d’autres font avec la photo de leurs enfants.
Il dit : « Ce qui est émouvant pour moi, ce n’est pas tant de posséder de nouveau un passeport, avec mon nom, mais de savoir que je peux le perdre. »
Je crois que ce sentiment est à l’opposé de celui de l’artiste qui a un talent provisoire et redoute de le voir s’évanouir. Il faut aller à l’école de l’exil pour connaître la joie de perdre ses propres papiers.

Le chanteur muet des rues

c’était un plaisir de vivre, avoir de la nuit dans le sang et de vivre en riant – Yannick Haenel

Je me suis dirigé vers la chambre. C’était une joie de retrouver l’hirondelle et le manuscrit, mon entassement de livres, mes papiers, mon merveilleux divan-lit ; même si je m’étais absenté qu’une nuit, j’avais l’impression de les avoir quittés depuis trop longtemps, d’avoir délaissé l’unique lieu où je respire vraiment, d’avoir déserté ma solitude, ce point que je conçois comme une étoile.
J’étais ivre et lourd, j’avais mal à la tête, mais c’était un plaisir de vivre, d’avoir de la nuit dans le sang et de vivre en riant. Oui, j’avais tant de nuit en moi que je me sentais comme Dom Juan, dont la soif immense à la fois le tourmente et le protège : les êtres sont presque tous fossilisés ; pas lui.
Il y en a qui demandent des signes, d’autres recherchent la sagesse : quant à moi, je me laisse entraîner par un mouvement qui ne s’ordonne à aucune raison. Est-ce de la folie ? Je ne crois pas ; même au coeur de l’ivresse, lorsque tout se brouille – lorsque mon esprit s’efface -, je distingue une lueur : c’est une ligne discrète, mais elle brille suffisamment pour qu’un sentier s’y creuse.
Alors, peu importe qu’il soit impossible de recevoir ce qui se donne ainsi, peu importe que cette chance ne s’exprime qu’à travers une lumière qui se dérobe : en demeurant allongé dans ma chambre, il m’a toujours semblé que je m’accordais à cette vérité dont on ne peut témoigner que par le silence.

Tiens ferme ta couronne

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