cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : décembre 2017 (Page 2 sur 2)

La Terre – Pablo Neruda

Louée soit la vieille terre à couleur d’excrément,
loués soient ses cavités, ses sacro-saints ovaires,
les sous-sols du savoir où furent conservés
cuivre, pétrole, aimants, quincaille, pureté,
l’éclair qui paraissait descendre de l’enfer
fut amassé par la mère ancestrale des racines
et chaque jour le pain est venu nous saluer
sans se soucier du sang et de la mort, les vêtements
et ces maudites lignées d’hommes qui font la lumière du monde.

La rose détachée

Ni déçu Ni désenchanté – Laurent Terzieff

La justice, cette forme endimanchée de la vengeance…
Je rêve d’une justice qui soit plus qu’une logique de compassion ou de substitution, qui s’incarne dans l’Etat de droit et ne soit plus seulement ce qui commence quand la morale se réduit.

Les engagements que j’ai pris exprimaient la réalité de l’époque même si j’ai été sot de croire au collectivisme. Je ne suis ni déçu ni désenchanté. Sans être amer, je suis toutefois un peu découragé par certaines choses, le fait par exemple qu’il soit si difficile de conjuguer liberté et égalité. J’attends que l’époque soit de nouveau utopique. Nous ne vivons pas la fin de l’histoire. Nous vivons la fin des utopies. Pour changer les rapports de force, il faut que renaisse une volonté de dépassement, une volonté de modifier le réel, de le transformer dans un sens positif vers davantage de justice. Pour l’instant, le libéralisme et l’économie de marché ne auraient à mes yeux, incarner une idéologie ou une religion.
Le sentiment de liberté qui est le mien m’a toujours empêché de briguer ou accepter le moindre poste officiel que ce soit. Il faut être libre pour rester à l’écoute du monde, essayer d’en être une caisse de résonance crédible.

Mai 2001

Cahiers de vie

Le plus vieux métier du monde – Erri De Luca

J’ai fait le plus vieux métier du monde. Pas celui de la prostituée, mais l’équivalent masculin, l’ouvrier, qui vend son corps à la force de son travail. Ecrire a été et reste pour moi le contraire, un temps de fête dans une journée de corps vendu pour un salaire. Ce fut du temps sauvé.

Le bruissement d’une robe de soie – Pascal Quignard

Il lève les yeux du clavier d’ivoire. Il regarde la porte qui ne s’ouvre pas. Il a cessé de jouer.
Et c’est le bruissement d’une robe de soie maintenant qu’il entend, les mains levées dans les faibles lueurs des bougies.
– Oh ! comme elle est vraie, cette ombre avec qui il partage sa vie,
et à laquelle, si souvent, il s’adresse,
lui faisant part de la beauté des choses du monde qu’il rencontre
et des différents instants des saisons qu’il compare avec les souvenirs qu’en lui elle lui raconte.
– Suis-je devenu fou ? Est-ce que ma vue est malade ? Il me semble que je vois mon épouse revenir de chez les morts !
Il pleure. Il tend – vers cette intense lumière – ses mains, avec prudence.
-Est-ce que je suis devenu fou ?
– Oui, mon amour, lui dit-elle avec douceur. Oui. Tant mieux, tu es devenu fou !
Elle le prend dans ses bras délicatement.
Leurs ventres se touchent.
Regardez comme leurs ventres se touchent et comme ils tremblent !
Mais il ne sent rien.
Soudain tout s’éparpille dans l’air.
Sous ses yeux il ne voit plus que les notes surélevées d’ébène et une affreuse pâleur entre elles qui ressemble à de l’eau.

Dans ce jardin qu’on aimait

Sentimentalisme ? – Colum Mc Cann

Ce qui me fascine, c’est qu’il nous suffit de faire le mal une fois pour qu’il pose pour toujours son empreinte sur le monde. Les mauvaises actions ne peuvent être effacées. Mais le bien, en revanche, doit continuellement être continué. Cela fait partie des asymétries terrifiantes de la vie. C’est ce qui rend si nécessaires l’impulsion vers le bien et le désir de rédemption.
L’espoir est un acte de bravoure. C’est une nécessité.
On pourrait trouver que c’est du sentimentalisme mais je ne le pense pas. Il nous faut aller de l’avant. Je trouve plus courageux de parler de rédemption que de devenir un cynique qui observe les autres dans son coin et leur dit combien le monde est laid et brutal. Ça ne m’intéresse pas. Oui, le monde est brutal. Et après ? C’est une évidence. .. La vraie question est : Comment guérir, comment continuer ?
On ne peut écrire sur le bonheur qu’à la condition de le confronter à autre chose. Je suis à la recherche de ces minuscules moments de grâce.

Interview au Point
25.09.2009

L’Irruption – 3

Puis vint le temps des adjectifs dépoussiérés. Anacréon aussi me visita. Tu le reconnais, le dictionnaire fut précieux. Parfois tu te demandes quels mots il utilise quand il va chercher le pain. Ils t’écrasent ces adjectifs, tu veux de l’humain : Comment allez-vous ? Que lisez-vous ? Suis pas d’accord, etc… Bonjour, bonsoir.
Tu veux sortir de cet enfermement :
Vous faites partie de ces trèfles à quatre feuilles de l’intelligence exquise et charmeuse.
Vous faites partie de ces êtres touchants et délicats, magnifiquement réels, ouvrant sur de dirimantes voluptés.
Ce message rompit le charme. Réels est le mot que tu retiens. Oui, réelle tu es bien. Tu préfères le plaisir aux voluptés. Il t’abime en niant cette réalité, tes émotions tes sensations. À quoi joue-t-on là ? Tu ne dois pas sortir du cadre assigné. Vas-tu te contenter de n’être qu’un exercice de style ? Tu ne te sens plus concernée. Tu veux faire un pas vers lui. Il ne dira jamais Non, mais il fera comprendre que : Non.
Tu pars. Il y verra un basculement des repères, lesquels croyait-on avaient fixé une intelligence médiane des rapports !!! – Tu satures. Tu as envie de le baffer.
Et tu entres dans une tristesse infinie.
Tu perds la tête. Tu perds pieds. Tu fais n’importe quoi. Dis n’importe quoi. Tu l’envahis. Tel ce message bouteille à la mer que tu n’aurais dû écrire. Son indifférence te pétrifie. Aucune spontanéité. Aucun élan. Aucune audace. Tu es face à un distributeur automatique. Une intrication quantique. Une vraie mécanique. Un Robocop. Tu étais vaincue d’avance ma fille par ce branleur narcissique.
L’addiction n’était pas pour les mots. Pour son visage.
Pathétique.
Dans quelques heures tu vas l’oublier ce visage. Tu vas la faire cette séance d’hypnose qui te fait un peu peur. Tu vas la faire. Ne crains rien.
Jamais tu ne le verras. Et lui aussi,  jamais il ne connaîtra tes pas, ne frôlera tes mains, ne découvrira tes crèmes, ton parfum, ne touchera tes vêtements, ne sentira ton regard, ne goûtera rien de toi.

L’Irruption – 2

Arrive une première douceur. Tu ne réagis pas, non par coquetterie, l’envoi n’appelant pas de réponse. Tu l’oublies. Il revient avec un bonjour amusé depuis Notre-Dame-des-Landes où la manifestation bat son plein (l’homme fait aussi dans l’écologie). Tu arrives justement près de Notre-Dame à Paris où tu vis. Ça t’amuse obligatoirement. Sous bénédiction, s’esquisse là notre brin d’histoire.
La présence est épisodique. Un frémissement de jalousie, histoire de… lorsque tu sais que ronde il y a. Les adjectifs improbables se succèdent. Il est dans le vrai plaisir du mot juste. Son éloquence, virevoltante. Tu réponds avec toute ta simplicité à tant d’emphase. Ce sont des moments de vie délicieux,  il faut bien le dire.
La campagne présidentielle bat son plein. Il va trop loin. Tu es blessée.
Je suis infiniment ému et impardonnablement léger d’avoir rompu avec la subtilité qui vous sous-tend admirablement. Je ne maîtrise pas tout. Vivre c’est difficile. – Tu reviens.
Tu n’as pas percuté. Senti venir l’addiction. Tu n’y pensais pas, ne l’envisageais même pas. Il te fait rire, mais rire, quand il ironise sur Macron et sa soudaine dilection pour le vide.  Mais il te donne à manger cet homme-là quand certains jours tu ne vas pas bien. Il sent quand il faut te faire une salade de fraises avec une ondée de Limoncello et quelques feuilles de basilic, une soupe incertaine. Que sais-je encore… Oui, on peut dire : c’est du vent, c’est facile !
Mais non.
Tu ressens pour lui attachement, amitié. Fine mouche, l’attraction pointe le bout de son nez. La cristallisation ne va pas tarder. Gare ! dit Stendhal.
Aucune vulgarité. Aucune allusion sexuelle. Aucune question personnelle des deux côtés. Jamais Ô grand jamais…
Tout, dans la manière.

à suivre,

L’Irruption – 1

Devant toi, Fort Knox. Un visage, qui  fit irruption un matin sur ton compte Twitter. Mauvais choix photo. Sciemment ? Peut-être. Singularité de l’image. L’homme dissimule son regard. Un homme fuyant, donc qu’on ne peut approcher. Soit. Pas vraiment sympathique. À l’évidence, il ne cherche pas à plaire , qu’importe l’objectif qui le fige, tout à sa concentration il lit ou écrit, nous ne savons pas. Une lumière sans éclat, une bouche sèche et pincée. Cette froideur. Une enclume. Intelligence, érudition. Peut-être. Peut-être. Tu cherches à te faire plaisir là… Et tu éludes… passes la pause, la contenance du portrait. D’emblée, tu ne vois sur ce visage qu’une douceur perdue. Tu restes là-dessus. Mais c’est toi ma fille qui a perdu de la douceur, la douceur des visages qui te manquent, à vie. Lui, rien nous dit qu’elle était là, avant, cette foutue douceur… Et tu éludes. Encore. Arrivée du sourire, ton sourire : pas vraiment un adepte de la diététique et du light ton intello : pour le coup, il est en plein accord avec ses tweets. Du lourd ! Bruit, Fureur à volonté. Frontal, cogneur à tout va. Un fatras de négativité sur les uns les autres le monde. Animalité de l’individu, virtuosité, rhétorique, un culot sidérant, une mauvaise foi stratosphérique assumée. Des axiomes à la pelle, en veux-tu en voilà ! Il ne te plaît pas. Aucun charme ne se dégage de lui. Il t’intéresse. Qui es-tu ?
D’un coup, comme un flash, venant d’on ne sait où de ta mémoire, pourquoi, comment, quelque chose dans l’attitude de bouleversant, indéfinissable. Tu fonds. Inexplicablement. Là, tu n’éludes pas. Pfff…
Tu es dans le Happy End, l’Emerveillement. En gros, il est braise, tu es pâquerette. Pourquoi te suivrait-il ? Où peut-il trouver chez toi matière à controverse ? Tu navigues entre photos et citations, Handke, Sollers, Quignard, Erri De Luca. Houellebecq (trop). Tout est sage. Stylé. Tu sais faire.
Oui, quelques messages privés. Tu ne sais pas encore qu’il viendra s’y greffer. Et tu ne le bloqueras pas comme les autres pénibles. Pas la moindre affinité entre vous. Rien, hormis ce flash. Tu n’écoutes que ta petite voix : Vas-y. Tu suis.
Evidemment, tu suis.

à suivre,

Les miracles – Raphaël Enthoven

Démontrer que Dieu existe revient à lui donner la qualité d’une certitude qui exténue la croyance. Celui que la raison persuade est dispensé d’avoir la foi. Comment « croire » en l’être dont l’existence n’est pas douteuse ?
Croit-on que 2 et 2 font 4, ou que les 3 angles d’un triangle sont égaux à 2 angles droits. On ne peut jouer sur les deux tableaux, du savoir et de la croyance (…)
Dieu existe. Je l’ai arpenté. Nous sommes en Dieu, dit Saint Jean, et Dieu est en nous : autant dire que nous n’avons rien en commun avec celui dont nous faisons partie, et que le vrai miracle n’est pas de marcher sur l’eau, mais de marcher sur la terre.
Aussi, n’est-ce pas supprimer Dieu, mais affirmer son existence, que d’expliquer « les miracles » par des causes naturelles. Si Dieu était prouvé par ce qui déroge aux lois de la nature, on le chercherait en vain.

Le philosophe de service

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