cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : janvier 2018

6 – H M T – Michel Houellebecq

Au fond j’ai toujours su
Que j’atteindrais l’amour
Et que cela serait
Un peu avant ma mort.

J’ai toujours eu confiance,
Je n’ai pas renoncé
Bien avant ta présence,
Tu m’étais annoncée.

Voilà, ce sera toi
Ma présence effective
Je serai dans la joie
De ta peau non fictive

Si douce à la caresse,
Si légère et si fine
Entité non divine
Animal de tendresse.

les images que l’on voit depuis un train – Jean-Christophe Bailly

les images que l’on voit depuis un train
par habitude ou paresse on dit d’elles
qu’elles « défilent » et ce n’est pas vrai :
le rythme est sans cadence
et très irrégulier, il ne faut pas le confondre
avec la bande-son qui, elle, est si efficace
dans les films à suspense, tel un équivalent
palpable ou palpé du tambour du sang
à la rigueur les poteaux, à intervalles réguliers
défilent, mais tout le reste ce sont des incursions
des trous des découvertes des échappées
et parfois tout va très vite et d’autres fois très
lentement – ces mouvements de caméra lente
quand on approche d’une gare sont les plus propices
à la méditation – (…)
on passe dans les coulisses on glisse
dans les ruines de la guerre industrielle
dans les terrains vagues et les chantiers les zones
à travers poutrelles pavillons immeubles entrepôts
coins de rue aperçus la couleur locale
sautée hors du dépliant inonde la vue
comme une décoloration désemparée s’exilant
dans un nombre infini de détails qui n’ont pas le temps
de faire masse ni celui de vraiment s’isoler

Col treno
(avec des photos de Bernard Plossu)

Le titre Col treno était avant tout rythmique : tout en signifiant « en train », « avec le train », la formulation, tirée vers l’oralité, faisait signe vers John Coltrane, soit vers l’idée d’un battement contigu à une mélodie.

5 – Plaines où l’on plane – Henri Michaux

Plaines
par-dessus de hautes plaines de nuages
on plane
on plane
où l’on planerait toute la vie

La terre pour finir revient faiblement
basse, bâtie, trop bâtie, aplatie
large tapis parcouru de haut, de très haut,

vers d’impérieux tracés en longues lignes.
La grande aile, où l’on est, vire
… se pose

Retour, réseaux, couleurs… l’air si fade
taupes obscures rentrant dans l’obscur

Déplacements – Dégagements

les rushes d’un film qu’Eric Rohmer n’aurait jamais su tourner – JC Bailly

Planter un arbre, cela demande un certain nombre de soins et de préparatifs : choix de la saison et du moment, creusement d’un trou suffisamment large et profond, pralinage des racines lorsque celles-ci sont nues, comblement et tassage de la terre enrichie d’engrais, implantation d’un tuteur, arrosage abondant et même, pour finir, paroles d’augure. Pourtant, l’arbre dont je veux parler ici ne fut pas planté ainsi et, de fait, il mourut assez vite : seul le geste comptait. Il ne s’agissait d’ailleurs pas d’un arbre véritable,mettons que ce soit un symbole, mais ce fut comme cela pourtant – les événements de Mai 68, puisque c’est d’eux qu’il s’agit, re résument pour moi dans ce geste, ou ce symbole – avoir planté un arbre, ou plein de petits arbres qui devaient former une forêt frémissante à la surface d’un pays engoncé (…) Quelque chose de rousseauiste – et quelque chose de violemment candide, le signe net et inquiet d’une souveraineté nouvelle, celle du peuple s’appropriant le sol. Planter un arbre de la liberté, c’était comme donner un nom, comme baptiser une terre nouvelle, ou renouvelée (…)
Que cela reste et se suspende dans le temps, comme les rushes d’un film qu’Éric Rohmer n’aurait jamais su tourner. Mais ce qui est venu se maintient comme un filigrane secret dans le nom du mois de mai (…) Le mai le joli mai en barque sur le Rhin Des dames regardaient du haut de la montagne Vous êtes si jolies mais la barque s’éloigne. Il y a aussi et sans doute d’abord cela, ce printemps sonore que le chant d’Apollinaire répercute avec, dans son sillage, des brassées de pivoines et de fleurs revenues. En Mai 68, les dames devenues filles ne furent sans doute pas plus jolies qu’à un autre moment, même si nous avons alors pu le croire. Mais la seule certitude, c’est que la barque s’est éloignée, et vite, d’une rive que pourtant nous avons vue passer. Nous : mais quel était ce nous ? Une génération ? Une génération qu’on a voulu dire perdue et qui ne l’aura pas été ? Je ne sais pas, j’en fus, comme on dit, et rien n’était plus simple. Nous avons planté un arbre de la liberté en mai, tel fut le sens, le sens premier, le sens que tout le monde entendit (…)
Qu’est-ce à dire ? Un essai, un essai sur Mai 68 ou sur la distance qui nous en sépare ? Non, pas cela, pas cette fois-ci. Une visite, plutôt.

Un arbre en Mai

(premières pages)

L’humanité – Glenn Gould

Si je devais passer le reste de mes jours sur une île déserte, condamné à n’écouter et ne jouer qu’un seul compositeur, je choisirais Bach sans hésiter. J’ai beau chercher, aucune musique ne me semble aussi accomplie, aucune musique ne me touche aussi profondément et dans sa totalité. Au-delà de son brio éblouissant, elle possède une inestimable qualité que je ne peux définir autrement que par un grand mot un peu vague : l’humanité.

(Lettre 1967)

L’Amérique devrait dormir durant 25 ans – Cendrars

Aux Etats-Unis les dirigeants, c’est-à-dire les hommes d’affaires (…) sont surtout victimes de leur foi en le progrès et de leur propre zèle, c’est-à-dire, en bref, de l’équipement technique perfectionné dont ils ont doté leur pays et des multiples accessoires d’ordre pratique dont ils se sont encombrés et qui maintenant empiètent sur leur vie, et jusque dans leur intimité.
Depuis la crise et le ralentissement des affaires on a parfois l’impression que toute cette machinerie quasi automatique tourne à vide et que l’Américain perd pied petit à petit, un peu comme l’apprenti sorcier de la légende allemande qui ne savait plus comment arrêter ce qu’il avait mis en marche, une chose énorme qui tout à coup le menace, va le dévorer, lui, qui n’a fait que pécher, comme l’ingénieur américain, par excès de zèle.
Vu l’équipement technique actuel des Etats-Unis que l’on peut qualifier de prodigieux, de luxueux, mais de néfaste aussi puisqu’il dépasse de beaucoup trop les besoins réels de la nation, ce qui me fait croire que l’économie américaine a atteint son plafond pour une période plus ou moins longue, j’ai acquis personnellement la conviction profonde qu’une nouvelle révolution technique qui apporterait au pays une nouvelle ère d’aisance, de richesse, de prospérité, loin de lui éviter l’expérience d’une révolution sociale, ne ferait tout au contraire que précipiter une catastrophe que l’Amérique frôle depuis quelque temps déjà.
C’est pourquoi je suis d’avis que l’Amérique doit stabiliser et laisser porter sur son erre, durant les vingt-cinq prochaines au moins ou alors, rouvrir ses frontières et s’intéresser un peu plus activement aux choses d’Europe, dont elle ne n’a jamais pu se passer.
Un pays aussi nouveau et aussi vaste, et qui est en outre en pleine formation, ne peut pas pratiquer « le splendide isolement » d’un pays vieux.

Hollywood, La Mecque du Cinéma

4 – La tendresse héroïque – Pasolini

(…)
Sur ces murets, sur ces routes,
imprégnés d’un étrange parfum,
où fleurissaient, rouges, dans la tiédeur,
des pommiers, des cerisiers : et cette couleur rouge
était légèrement brunie, tout comme
plongée dans l’air de quelque orage d’été,
un rouge presque marron, des cerises comme des quetsches,
des reinettes comme des prunes, qui parfois luisaient vaguement
parmi les sombres et intenses
broderies du feuillage, immobile, comme si le printemps
s’était attardé longuement,
pour jouir de cette tiédeur où reprenait vie le monde,
enflammé, dans son antique espoir, d’un espoir nouveau.

Et, sur tout cela, le volettement,
l’humble, le paresseux volettement
des drapeaux rouges. Dieu ! les beaux drapeaux
de ces Années Quarante !
Voletant l’un sur l’autre, drus, avec leur pauvre
toile rougeoyante, d’un rouge profond,
qui s’entremêlait à l’éclatante misère
des édredons de soie, des lessives des familles d’ouvriers
– et au feu des cerises, des pommes, violet
par trop d’humidité, et qu’un brin de soleil teignait de sang,
rouge enflammé, noué en bouquets et tremblant,
dans la tendresse héroïque d’une immortelle saison !

Les beaux drapeaux

Poésies 1943-1970

3 – Sans me lasser – Marina Tsvétaïéva

Sans me lasser, comme caillasse
Que l’on casse, sans me lasser
Comme on attend la mort,
Venir la rime, sans me lasser

(Comme l’otage dans ses chaînes
Attend venir la souveraine)
Sans me lasser, comme on caresse
Sa vengeance, sans me lasser –

Je t’attendrai (Plombe paupières.
Dents contre lèvres. Roidie. De pierre.)
Sans me lasser, comme l’on berce
Sa tendresse, sans me lasser

Comme des perles que l’on perce,
Sans me lasser, comme des ongles
Que l’on ronge, sans me lasser
Je t’attendrai – Grince un traîneau

Crisse la glace. Grincent des gonds :
La taïga gronde et s’engouffre.
Rescrit suprême : Prince nouveau,
Nouveau royaume, entrez altesse.

Et sous mon toit :
Pas ici-bas –
Mais bien chez moi.

27 mars 1923

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