cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : janvier 2018

L’Amérique devrait dormir durant 25 ans – Cendrars

Aux Etats-Unis les dirigeants, c’est-à-dire les hommes d’affaires (…) sont surtout victimes de leur foi en le progrès et de leur propre zèle, c’est-à-dire, en bref, de l’équipement technique perfectionné dont ils ont doté leur pays et des multiples accessoires d’ordre pratique dont ils se sont encombrés et qui maintenant empiètent sur leur vie, et jusque dans leur intimité.
Depuis la crise et le ralentissement des affaires on a parfois l’impression que toute cette machinerie quasi automatique tourne à vide et que l’Américain perd pied petit à petit, un peu comme l’apprenti sorcier de la légende allemande qui ne savait plus comment arrêter ce qu’il avait mis en marche, une chose énorme qui tout à coup le menace, va le dévorer, lui, qui n’a fait que pécher, comme l’ingénieur américain, par excès de zèle.
Vu l’équipement technique actuel des Etats-Unis que l’on peut qualifier de prodigieux, de luxueux, mais de néfaste aussi puisqu’il dépasse de beaucoup trop les besoins réels de la nation, ce qui me fait croire que l’économie américaine a atteint son plafond pour une période plus ou moins longue, j’ai acquis personnellement la conviction profonde qu’une nouvelle révolution technique qui apporterait au pays une nouvelle ère d’aisance, de richesse, de prospérité, loin de lui éviter l’expérience d’une révolution sociale, ne ferait tout au contraire que précipiter une catastrophe que l’Amérique frôle depuis quelque temps déjà.
C’est pourquoi je suis d’avis que l’Amérique doit stabiliser et laisser porter sur son erre, durant les vingt-cinq prochaines au moins ou alors, rouvrir ses frontières et s’intéresser un peu plus activement aux choses d’Europe, dont elle ne n’a jamais pu se passer.
Un pays aussi nouveau et aussi vaste, et qui est en outre en pleine formation, ne peut pas pratiquer « le splendide isolement » d’un pays vieux.

Hollywood, La Mecque du Cinéma

4 – La tendresse héroïque – Pasolini

(…)
Sur ces murets, sur ces routes,
imprégnés d’un étrange parfum,
où fleurissaient, rouges, dans la tiédeur,
des pommiers, des cerisiers : et cette couleur rouge
était légèrement brunie, tout comme
plongée dans l’air de quelque orage d’été,
un rouge presque marron, des cerises comme des quetsches,
des reinettes comme des prunes, qui parfois luisaient vaguement
parmi les sombres et intenses
broderies du feuillage, immobile, comme si le printemps
s’était attardé longuement,
pour jouir de cette tiédeur où reprenait vie le monde,
enflammé, dans son antique espoir, d’un espoir nouveau.

Et, sur tout cela, le volettement,
l’humble, le paresseux volettement
des drapeaux rouges. Dieu ! les beaux drapeaux
de ces Années Quarante !
Voletant l’un sur l’autre, drus, avec leur pauvre
toile rougeoyante, d’un rouge profond,
qui s’entremêlait à l’éclatante misère
des édredons de soie, des lessives des familles d’ouvriers
– et au feu des cerises, des pommes, violet
par trop d’humidité, et qu’un brin de soleil teignait de sang,
rouge enflammé, noué en bouquets et tremblant,
dans la tendresse héroïque d’une immortelle saison !

Les beaux drapeaux

Poésies 1943-1970

3 – Sans me lasser – Marina Tsvétaïéva

Sans me lasser, comme caillasse
Que l’on casse, sans me lasser
Comme on attend la mort,
Venir la rime, sans me lasser

(Comme l’otage dans ses chaînes
Attend venir la souveraine)
Sans me lasser, comme on caresse
Sa vengeance, sans me lasser –

Je t’attendrai (Plombe paupières.
Dents contre lèvres. Roidie. De pierre.)
Sans me lasser, comme l’on berce
Sa tendresse, sans me lasser

Comme des perles que l’on perce,
Sans me lasser, comme des ongles
Que l’on ronge, sans me lasser
Je t’attendrai – Grince un traîneau

Crisse la glace. Grincent des gonds :
La taïga gronde et s’engouffre.
Rescrit suprême : Prince nouveau,
Nouveau royaume, entrez altesse.

Et sous mon toit :
Pas ici-bas –
Mais bien chez moi.

27 mars 1923

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