Planter un arbre, cela demande un certain nombre de soins et de préparatifs : choix de la saison et du moment, creusement d’un trou suffisamment large et profond, pralinage des racines lorsque celles-ci sont nues, comblement et tassage de la terre enrichie d’engrais, implantation d’un tuteur, arrosage abondant et même, pour finir, paroles d’augure. Pourtant, l’arbre dont je veux parler ici ne fut pas planté ainsi et, de fait, il mourut assez vite : seul le geste comptait. Il ne s’agissait d’ailleurs pas d’un arbre véritable,mettons que ce soit un symbole, mais ce fut comme cela pourtant – les événements de Mai 68, puisque c’est d’eux qu’il s’agit, re résument pour moi dans ce geste, ou ce symbole – avoir planté un arbre, ou plein de petits arbres qui devaient former une forêt frémissante à la surface d’un pays engoncé (…) Quelque chose de rousseauiste – et quelque chose de violemment candide, le signe net et inquiet d’une souveraineté nouvelle, celle du peuple s’appropriant le sol. Planter un arbre de la liberté, c’était comme donner un nom, comme baptiser une terre nouvelle, ou renouvelée (…)
Que cela reste et se suspende dans le temps, comme les rushes d’un film qu’Éric Rohmer n’aurait jamais su tourner. Mais ce qui est venu se maintient comme un filigrane secret dans le nom du mois de mai (…) Le mai le joli mai en barque sur le Rhin Des dames regardaient du haut de la montagne Vous êtes si jolies mais la barque s’éloigne. Il y a aussi et sans doute d’abord cela, ce printemps sonore que le chant d’Apollinaire répercute avec, dans son sillage, des brassées de pivoines et de fleurs revenues. En Mai 68, les dames devenues filles ne furent sans doute pas plus jolies qu’à un autre moment, même si nous avons alors pu le croire. Mais la seule certitude, c’est que la barque s’est éloignée, et vite, d’une rive que pourtant nous avons vue passer. Nous : mais quel était ce nous ? Une génération ? Une génération qu’on a voulu dire perdue et qui ne l’aura pas été ? Je ne sais pas, j’en fus, comme on dit, et rien n’était plus simple. Nous avons planté un arbre de la liberté en mai, tel fut le sens, le sens premier, le sens que tout le monde entendit (…)
Qu’est-ce à dire ? Un essai, un essai sur Mai 68 ou sur la distance qui nous en sépare ? Non, pas cela, pas cette fois-ci. Une visite, plutôt.

Un arbre en Mai

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