cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : février 2018

9 – la bonne nouvelle des jours à venir – Nazim Hikmet

Je ne ressens pas la nostalgie des jours passés
– sauf celle d’une nuit d’été –
et même l’ultime éclat bleu de mes yeux
te dira la bonne nouvelle
des jours à venir.

(1947)

L’Atlantide de Rodin – Jean-Christophe Bailly

« Accoudé à la fenêtre, dans mon ermitage de Meudon, je baigne mon front dans la vapeur du matin. Toutes les pensées sombres s’éloignent, je cède à la douceur de cette belle heure du printemps. – Je sais que mon peuple de statues m’attend, pour se laisser voir et pour travailler avec moi », écrit Rodin dans Les Cathédrales de France qui, davantage qu’un essai, est plutôt une sorte de journal discontinu. « Mon peuple de statues », écrit-il, autrement dit, il en est le roi, et son ermitage est leur royaume. Mais ces statues travaillent, l’ermitage est une usine, une fabrique, c’est la villa des Brillants, avec son parc et ses dépendances, à commencer par la reconstitution (partielle) du pavillon de l’Alma qui fut l’espace du triomphe du sculpteur, lors de l’Exposition universelle de 1900 et qui devint donc, à Meudon, le coeur de son atelier. Et si tout atelier est un monde – à la fois nuée autour de l’oeuvre et foyer où elle se pense et se creuse comme dans son propre fond -, alors celui de Rodin, là-haut, dans ce coin assez retiré, plus que celui de la rue de l’Université encore, est un absolu de l’atelier : une ruche, avec des aides, nombreux, une activité considérable, mais une villa aussi, une maison (pas très grande) – l’ermitage étant le lieu du repos et du repli, avec des soins tranquilles et des matins où « les pensées sombres s’éloignent » au-dessus des brouillards qui s’enlèvent sur Saint-Cloud, mais encore l’espace d’engrangement de la formidable collection d’antiques que le sculpteur, avec une avidité hors du commun, réunira autour de lui – 6 500 pièces au bout du compte. Donc un lieu hors normes où entre deux peuples, celui des statues qu’il réalise et celui des antiques qu’il collectionne, règne un roi qui devient une sorte d’entremetteur, mêlant les lignées et les âges…

Le dépaysement

Voyages en France

dériver au fil des images – Philippe Jaccottet

Je me souviens qu’un été récent, alors que je marchais une fois de plus dans la campagne, le mot joie, comme traverse parfois le ciel un oiseau que l’on n’attendait pas et que l’on n’identifie pas aussitôt, m’est passé par l’esprit et m’a donné, lui aussi, de l’étonnement. Je crois que d’abord, une rime est venue lui faire écho, le mot soie ; non pas tout à fait arbitrairement, parce que le ciel d’été à ce moment-là, brillant, léger et précieux comme il l’était, faisait penser à d’immenses bannières de soie qui auraient flotté au-dessus des arbres et des collines avec des reflets d’argent, tandis que les crapauds toujours invisibles faisaient s’élever du fossé profond, envahi de roseaux, des voix elles-mêmes, malgré leur force, comme argentées, lunaires. Ce fut un moment heureux ; mais la rime avec joie n’était pas légitime pour autant (…)
Ce mot presque oublié avait dû me revenir de telles hauteurs comme un écho extrêmement faible d’un immense orage heureux. Alors, à la naissance hivernale d’une autre année, entre janvier et mars, à partir de lui, je me suis mis, non pas à réfléchir, mais à écouter et recueillir des signes, à dériver au fil des images ; comprenant, ou m’assurant paresseusement, que je ne pouvais faire mieux, quitte à n’en retenir après coup que des fragments, même imparfaits et peu cohérents, tels, à quelques ratures près, que cette fin d’hiver me les avait apportés – loin du grand soleil entrevu.

Pensées sous les nuages

L’inspiration comme une action érotique – Henry Bauchau

L’inspiration comme une action érotique a rompu l’obscurité dans laquelle se trouvaient mes images et mes thèmes. Ce fut d’abord une mince fissure d’où j’extrayais péniblement des formes incomplètes. Puis, sous l’action érosive de l’analyse, du travail et de nouvelles inspirations, la fissure est devenue fente puis source d’où le flot s’écoule avec un débit encore intermittent mais plus large.
Quelle est la cause de cette ouverture si tardive ? Sans doute la force érotique dévoyée par les exigences de l’esprit qui voulait la mener dans le sens de la vie intellectuelle-spirituelle et d’un ascétisme moral. Ce n’est qu’à certaines périodes d’amour épanoui que l’Éros a pu rejoindre l’esprit et canaliser vers lui une partie de sa force, ainsi dans la brève période qui a suivi mon retour de Finlande où je me sentais délivré du péché, ainsi durant la mobilisation puis à mon retour de Londres, pour quelques semaines.

Conversation avec le torrent 

Journal 1954-1959

8 – mon désir enfantin – Paul Eluard

Je parle et l’on me parle et je connais l’espace
Et le temps qui sépare et qui joint toutes choses
Et je confonds les yeux et je confonds les roses
Je vois d’un seul tenant ce qui dure ou s’efface

La présence a pour moi les traits de ce que j’aime

C’est là tout mon secret ce que j’aime vivra
Ce que j’aime a pour toujours vécu dans l’unité
Les dangers et les deuils l’obscurité latente
N’ont jamais pu fausser mon désir enfantin

Ailleurs Ici Partout

Que dire ? – Andrée Chedid

Que dire
Des trouées de l’âme
De la glisse des pensées
Des dérapages du sens

Que dire
Du corps qui se rénove
Par la grâce d’une parole
Le secours d’une caresse
La saveur d’une malice

Que dire
Des jours si vivaces
Des heures si ténues
De la geôle des mots
De l’attrait du futur

Que dire
De l’instant
Tantôt ennemi
Tantôt ami ?

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