« Accoudé à la fenêtre, dans mon ermitage de Meudon, je baigne mon front dans la vapeur du matin. Toutes les pensées sombres s’éloignent, je cède à la douceur de cette belle heure du printemps. – Je sais que mon peuple de statues m’attend, pour se laisser voir et pour travailler avec moi », écrit Rodin dans Les Cathédrales de France qui, davantage qu’un essai, est plutôt une sorte de journal discontinu. « Mon peuple de statues », écrit-il, autrement dit, il en est le roi, et son ermitage est leur royaume. Mais ces statues travaillent, l’ermitage est une usine, une fabrique, c’est la villa des Brillants, avec son parc et ses dépendances, à commencer par la reconstitution (partielle) du pavillon de l’Alma qui fut l’espace du triomphe du sculpteur, lors de l’Exposition universelle de 1900 et qui devint donc, à Meudon, le coeur de son atelier. Et si tout atelier est un monde – à la fois nuée autour de l’oeuvre et foyer où elle se pense et se creuse comme dans son propre fond -, alors celui de Rodin, là-haut, dans ce coin assez retiré, plus que celui de la rue de l’Université encore, est un absolu de l’atelier : une ruche, avec des aides, nombreux, une activité considérable, mais une villa aussi, une maison (pas très grande) – l’ermitage étant le lieu du repos et du repli, avec des soins tranquilles et des matins où « les pensées sombres s’éloignent » au-dessus des brouillards qui s’enlèvent sur Saint-Cloud, mais encore l’espace d’engrangement de la formidable collection d’antiques que le sculpteur, avec une avidité hors du commun, réunira autour de lui – 6 500 pièces au bout du compte. Donc un lieu hors normes où entre deux peuples, celui des statues qu’il réalise et celui des antiques qu’il collectionne, règne un roi qui devient une sorte d’entremetteur, mêlant les lignées et les âges…

Le dépaysement

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