En 1932, Picasso dit : « Au fond, tout ne tient qu’à soi. C’est un soleil dans le ventre aux mille rayons. Le reste n’est rien. C’est uniquement pour cela, par exemple, que Matisse est Matisse. C’est qu’il porte ce soleil dans le ventre. C’est aussi pour cela qu’il y a, de temps en temps, quelque chose. »
Ce qui n’empêche pas ce coup de patte : « Matisse fait un dessin, puis il le recopie… Il le recopie cinq fois, dix fois, toujours en épurant son trait… Il est persuadé que le dernier, plus dépouillé, est le meilleur, le plus pur, le plus définitif ; or, le plus souvent, c’est le premier… En matière de dessin, rien n’est meilleur que le premier jet. »
Picasso et Matisse ont été amis pendant les deux grandes guerres du siècle. En 1940, lors du désastre français, Picasso, qui refuse à ce moment-là de partir pour l’Amérique (ce qu’au fond cette dernière aura du mal à lui pardonner) dit à Matisse : « Nos généraux, c’est l’École des Beaux-Arts ». Matisse, de son côté, écrit à son fils à New York : « Si tout le monde avait fait son métier comme Picasso et moi faisons le nôtre, ça ne serait pas arrivé. » Voilà une façon comme une autre d’avertir que la guerre a lieu à chaque instant partout, dans la vie publique ou privée, et aussi en peinture. On pense à la réflexion laconique de Joyce, à la même date, lorsqu’il apprend l’ouverture du nouveau massacre : « Ils feraient mieux de lire Finnegans Wake » . Message non-reçu.
La peinture subit une épreuve de fond : c’est comme si elle devait franchir un mur du voir. On se tue en deçà du mur, on vient s’écraser sur lui. Dire des papiers collés qu’ils ont été des « machines à voir » est juste, mais il faudrait plutôt parler de machines permettant de voir plus loin que le voir, de l’entendre en s’enfonçant dans un acte. Il y a une nature musicale de l’espace conçu comme un clavier de forces, un jeu de cordes sensibles, un volume de résonances fuguées. Les tableaux cubistes de Picasso devraient tous s’appeler : fugues.