… affalé sur le lit de sa chambre de la pension La Marítima, Coy contemplait une tache d’humidité au plafond. Kind of Blue. Dans les écouteurs de son walkman, après So What, la contrebasse s’était éclipsée en douceur, la trompette de Miles Davis venait d’entrer avec son solo historique de deux notes – la seconde une octave au-dessous de la première – et Coy guettait, suspendu dans cet espace vide, la décharge libératrice, le coup de batterie unique, la vibration de la cymbale et les roulement ouvrant le chemin lent, inévitable, inquiétant, au métal de la trompette.
Il se considérait comme un quasi-analphabète en matière de musique, mais il aimait le jazz : son insolence et son génie. Il l’avait découvert au cours des longues veilles sur le pont, quand il naviguait comme deuxième lieutenant à bord du Fedallah : un cargo fruitier de la Zoeline dont le second, un Galicien du nom de Neira, possédait les cinq cassettes de la Smithsonian Collection de jazz classique. De Scott Joplin à Bix Beiderbecke à Thelonious Monk et Ornette Coleman, en passant par Louis Armstrong, Duke Ellington, Art Tatum, Billie Holiday, Charlie Parker et les autres : des heures et des heures de jazz, la nuit, sous les étoiles, une moque de café dans les mains en regardant la mer, accoudé à la lisse de pavois.

Le cimetière des bateaux sans nom