cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : juin 2018 (Page 1 sur 2)

Nuits japonaises — Souplesse exquise du temps, libéré des entraves du jour – Michaël Ferrier

Les Japonais divisent la nuit en plusieurs « soirées » successives, comme si elle était un ruban qu’on peut découper à sa guise. Avec un sens pratique admirable, soutenu par une certaine idée de la liberté de chacun et de la nécessaire cohésion de l’ensemble, ils font de la nuit une sorte de bande mince et flexible, où l’on peut s’engager pour une, deux ou trois soirées, voire plus si affinités. La vie devient extensible jusqu’à ce que l’aube pointe, c’est-à-dire quasiment à l’infini. Souplesse exquise du temps, libéré des entraves du jour.
La « première soirée » est assez calme (ichiji-kai) : elle commence tôt, vers 18 ou 19 heures. On mange dans un restaurant, on discute, on boit modérément. La « deuxième soirée » (niji-kai), de 21 heures à 23 heures environ : c’est le début des choses sérieuses. D’abord, on trouve un bar ou une nomi-ya (sorte de pub japonais où la principale occupation est de boire, tout en faisant semblant de manger). La discussion va bon train, on se demande quand la bière va s’arrêter de couler. La « troisième soirée » commence (sanji-kai) : les esprits sont déjà bien échauffés. Ceux  qui veulent attraper le dernier métro ou le dernier train (aux environs de 0 heure 30) fuient comme s’ils avaient le démon à leurs trousses, à peine s’ils vous disent au revoir : un petit salut de la tête, et les voilà évanouis dans la grande ville – ces Japonais ont le génie de filer à l’anglaise. Ceux qui font semblant d’hésiter, vous pouvez les considérer comme perdus : à cette heure-là, on ne tergiverse plus, s’ils hésitent c’est qu’ils ont déjà décidé de ne pas rentrer tout de suite mais, par une charmante coquetterie de comptoir, ils se font juste un peu prier. Il faut alors trouver un autre bar, ou bien un karaoké. Préparez vos poumons : ici, il est rare de passer une soirée sans chanter.
Enfin, vient le moment décisif, l’heure où le cercle se resserre, où les limites sont franchies. C’est « Yoji-kai »  la « quatrième soirée ». À partir de là, on compte les morts. Vos compagnons, ivres, tombent comme des mouches. Bientôt, il ne restera plus que vous et Tokyo, comme une affaire personnelle, un vieux compte à régler. Alors seulement vous connaîtrez le pouvoir de cette ville, tout la puissance de ses envoûtements.

Petits portraits de l’aube

Les instants arrivent – Jacqueline Risset

LES INSTANTS ARRIVENT
Ils trouent la mémoire, ils révèlent, se vantent. Disent que par eux la vie vaut d’être vécue, même s’ils sont infimes, insignifiants, ou paraissant tels. On ne peut en réalité les juger à la mesure des autres moments ou aspects d’existence. En tous cas, c’est à eux qu’il faut revenir. C’est pour eux, peut-être, qu’a un sens le « il faut ». Tout d’abord s’adresser aux premiers, ceux de l’enfance. C’est d’elle qu’arrivent les images suspendues, détachées, lumineuses, celles qui font saisir la logique de la foudre. Il faut et il suffit peut-être, que l’image soit détachée, séparée par son propre choix des autres images, et du flux qui les portait.

Les instants les éclairs

c’est peut-être cela être divin – Sylvain Tesson

Quand Ulysse rentre à Ithaque, il rencontre son vieux porcher. C’est le seul qui a gardé intacts son honneur et sa fidélité. Homère n’emploie justement pas les adjectifs fidèle ou vertueux. Ce serait trop facile. Le poète emploie l’épithète « divin ». Ce mot a fait couler beaucoup d’encre. Pourquoi considérer comme « divin » un gardien de cochons ? C’est peut-être parce que « divin » exprime précisément ce que cherchent à cerner les épithètes, ce à quoi aspire l’adjectif : l’expression de l’entière manifestation de soi-même, la vérité pure, la force de ce que la présence offre au regard. Être divin, ce serait donc exhaler sa plus pure identité, sans détour, sans masque, sans maquillage (…) Ce porcher est l’homme sur qui l’on peut s’appuyer. Il n’a pas trahi. Il ne convoite rien, il garde en lui le souvenir des temps révolus. Il est fidèle à la mémoire du maître. Il ne varie pas. Il accueille le mendiant sans reconnaître Ulysse. Il est le premier homme réel rencontré après les monstres et les magiciennes. Et, de surcroît, il se révèle bon. C’est peut-être cela être divin. S’accorder à soi-même dans la pleine lumière, descendre entièrement dans sa présence, s’harmoniser à sa vibration nue, se tenir là, modestement dressé dans le rayonnement de l’existence. Est divin cet homme retrouvé tel qu’il était, vingt ans après avoir été quitté. Le porcher n’est pas devenu ce qu’il est, pour reprendre le mot de Nietzsche. Il a continué à être ce qu’il était déjà devenu : divin. Qui peut se targuer d’une telle épithète ?

Un été avec Homère

(dernière page)

Je crois au dieu de Bach – Sollers

Je crois au dieu de Bach dans ses variations, ses suites, ses fugues, ses toccatas ; à celui de Haydn dans ses sonates (je vois leurs quatre mains jouer). Je crois au dieu de La femme en blanc ou du Rêve , au dieu du Bar,  à celui de Méry Laurent. « Vous croyez en Dieu ? » demande X ou Y. Question absurde et obscène, à laquelle la meilleure non-réponse est « Bof ». « Vous êtes croyant ? » Oui, quand j’écris, quand j’écoute les Suites françaises, quand je vois Guernica, quand j’entends Così fan tutte, quand je regarde vraiment ce cèdre, cette brise côtière, cette rose, ce toit, quand j’attends Lucie, rue du Bac, quand je mets la clé dans la serrure, quand l’énorme tranquillité m’avertit qu’elle va être là.

L’éclaircie

je viens d’avoir trente-quatre ans – Michel Leiris

Je viens d’avoir trente-quatre ans, la moitié de la vie. Au physique, je suis de taille moyenne, plutôt petit. J’ai des cheveux châtains coupés court afin d’éviter qu’ils ondulent, par crainte aussi que ne se développe une calvitie menaçante. Autant que je puisse en juger, les traits caractéristiques de ma physionomie sont : une nuque très droite, tombant verticalement comme une muraille ou une falaise, marque classique (si l’on en croit les astrologues) des personnes nées sous le signe du Taureau ; un front développé, plutôt bossué, aux veines temporales exagérément noueuses et saillantes. Cette ampleur de front est en rapport (selon le dire des astrologues) avec le signe du Bélier ; et en effet je suis né un 20 avril, donc aux confins de ces deux signes : le Bélier et le Taureau. Mes yeux sont bruns, avec le bord des paupières habituellement enflammé ; mon teint est coloré ; j’ai honte d’une fâcheuse tendance aux rougeurs et à la peau luisante. Mes mains sont maigres, assez velues, avec des veines très dessinées ; mes deux majeurs, incurvés vers le bout, doivent dénoter quelque chose d’assez faible ou d’assez fuyant dans mon caractère.
Ma tête est plutôt grosse pour mon corps ; j’ai les jambes un peu courtes par rapport à mon torse, les épaules trop étroites relativement aux hanches. Je marche le haut du corps incliné en avant ; j’ai tendance, lorsque je suis assis, à me tenir le dos voûté ; ma poitrine n’est guère large et je n’ai guère de muscles. J’aime à me vêtir avec le maximum d’élégance ; pourtant, à cause des défauts que je viens de relever dans ma structure et de mes moyens qui, sans que je puisse me dire pauvre, sont plutôt limités, je me juge d’ordinaire profondément inélégant (…)
Sexuellement je ne suis pas, je crois, un anormal – simplement un homme plutôt froid – mais j’ai depuis longtemps tendance à me tenir pour quasi impuissant. Il y a beau temps, en tout cas, que je ne considère plus l’acte amoureux comme une chose simple, mais comme un événement relativement exceptionnel, nécessitant certaines dispositions intérieures ou particulièrement tragiques ou particulièrement heureuses, très différentes, dans l’une comme dans l’autre alternative, de ce que je dois regarder comme mes dispositions moyennes.

L’âge d’homme

Pourquoi nous lassons-nous ? – Philippe Jaccottet

Nous ne devrions pas nous taire, et tout laisser ainsi filer comme choses perdues, vaines, mortes : nous nous décourageons trop vite. Qu’importe que nul n’écoute ces propos ? Si nous aimons le monde, nous nous devons de l’honorer sans autre souci ; de mettre à toutes choses la couronne des mots, cette scintillation, « vains ornements », vains diadèmes… (…)
Pourquoi nous lassons-nous ? Nous sommes vraiment par trop faibles, et soucieux d’autrui, de ses dires. Il n’y a de confirmation à chercher que dans ce que le monde nous rend une fois loué, et qui n’est rien d’autre que la vie. Le silence qui nous gagne est aussi la mort.
Je voudrais envoyer des nouvelles de confiance à mes amis que le silence altère et détruit. Je ne voudrais absolument que cela ; sur quoi je pourrais accomplir n’importe quelle besogne accessoire, pourvu qu’elle ne fût point vile ou en contradiction avec ces nouvelles, mais je ne sais où en retrouver, où en trouver les mots. Je les voudrais si simples et si claires qu’une timidité me prend à leur pensée.

Éléments d’un songe

Un portrait sans esbroufe

Nouvel ordi.
Et ce plaisir de retrouver de vieux textes. Toute ma tendresse pour celui-ci

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   Je veux un portrait sans esbroufe. Qu’il soit comme ces pièces pas trop encombrées où j’aime me retrouver les après-midi d’été, persiennes ajourées, entrebâillées un brin, fenêtres ouvertes largement – pas d’enfermement – rais de lumière, pénombre magnifique. Sicilienne. Une musique quelque part. Qu’ajouter ? Tu veux des fleurs ? Un rien de vent ? Une rumeur extérieure ? Plus de pénombre ? Garde ton mystère mon Clem, parce que tu es toi.
Irrésistible avec ces traces d’encre noire de tes journaux au bout des doigts. Irrésistible avec ta casquette de base-ball bleu océan des Boston Red Sox. Irrésistible au réveil, ce sourire délicieux, cette allure d’ado. Un fou de blues, Totalement désintéressé, pour le coup Money Money toi l’américain, tu t’en balances, Un menteur à la ramasse, il faut quand même te le dire, Vrai, complètement dingue, attachant comme pas un, qu’une caresse sur la joue faisait chavirer, un homme au rire éclatant, à la chaleur bonne à recevoir. Un père à jamais. Des mains, puissantes, toujours en action, tu fous le bordel en un temps record. Irrésistibles tes petits mots que je retrouve encore dans des endroits improbables Tu es ma MégaBelle, MégaWatts, MultInfinimentMégaAimée de ton MiniMec. Irrésistibles, ton intelligence ta gentillesse ton charme. Des contradictions ? – A la pelle. Tu devais m’apprendre à faire des créneaux dans les congères de Boston, m’emmener voir les neiges de Rimbaud.

Tu n’es que lumières et couleurs ; certaines m’ont fait mal, toutes les autres j’en redemande, elles m’allaient comme un gant. Lucide sur ta santé : l’inéluctable. La mémoire fait des siennes, la concentration des tours, tu es moins rigoureux, moins vigoureux, moins vif… En retard. Dieu merci, au milieu de ces fracas l’audace est restée, l’indifférence a passé son chemin. Encore bienveillantes l’attention la curiosité, et ce foutu talent de journaliste, intact. Tu as été viré du Boston Globe, pas pour l’alcool, tu leur coûtais une blinde. Place aux pigistes sous-payés. Ça t’a laminé. Alors, plutôt que de crever de culpabilité et d’alcool, tu viens à Paris où se trouve ton meilleur ami. Ta sœur y vit. Ton père ta mère aussi. Ils ont cet appartement avec au-dessus le studio où tu t’endors. Nuits muettes, interminables. Tu clopes. Trop. Tu pries. Le journalisme fout le camp Clem, ici aussi, ils sont tous virés. Tu ne te laisses pas abattre, et donnes une conférence à Paris Dauphine devant des étudiants bien trop timorés à ton goût. Tu reprends contact avec les anciens de l’AFP. Tu cherches. Avant l’anéantissement annoncé tu veux le sublime. Tu veux l’étincelle.

Nous ne pouvions rien prédire, rien contrôler, rien préparer.

Deux mondes :
Toi, la High Society, Kennedy au mariage de tes parents, une mère fantasque, philosophe, un père éditeur, un vrai gentleman, une sœur à qui tu tiens comme à la prunelle de tes yeux. Une flopée d’oncles tantes cousins cousines neveux et nièces. Vacances à Hyannis Port. Une demeure à Fishers Island. Columbia, la maîtrise. Un mariage. Quatre enfants. Le centre d’une vie. Viennent les mésententes. L’amour fout le camp. L’enfer s’installe. On ne bouge pas. Les conventions. L’engagement.
– Moi, la banlieue, le 9-3.
Trois femmes pour une enfant rêveuse et solitaire : une grand-mère, paysanne émigrée d’Emilie, blouse noire, puits de tendresse, une mère absente longtemps, géniale dans son genre, une tante, une taiseuse. Chance, elles aimaient les livres. J’ai pioché. En cadeau me furent donné : la joie de vivre, le goût du bonheur. Intuition ? Ange protecteur ? Tout fut facile, évident, joyeux. L’amour, le travail, la réussite.

Oui, il y eut la mort, il y eut l’abîme.
Oui, j’ai dit oui quand j’ai vu ton visage.

Résistance passionnante véhémente et farouche – Hölderlin

Plus nous sommes attaqués par le néant qui, tel un abîme de toute part menace de nous engloutir ou bien aussi par ce multiple quelque chose qu’est la société des hommes et son activité qui, sans forme, sans âme et sans amour, nous persécute et nous distrait, et plus la résistance doit être passionnante, véhémente et farouche de toute part. N’est-ce pas ?

cité par Anne Dufourmantelle « Intelligence du rêve »

la maison – Pierre Michon

la maison apparaissait dans son bosquet, ses lilas, son passé raconté, la maison qui déjà lentement s’enfouissait sous d’inutiles saisons sans récoltes et ne renfermait plus dans ses murs vides que le temps rongeur ; qu’importait. Je serais grand et aurais de l’argent pour la restaurer ; j’émonderais la glycine ; dans le petit jardin où Elise se lamentait sur des ronces, on me lisait un avenir de giroflées et d’hortensias ; ici des enfants joueraient et le futur triomphait : j’y viendrais en vacances et m’y louerais de réjouir les vieux morts (…)
La maison me demeure ; mon amour pour elle n’a pas décru. Une glycine morte s’y désespère ; la tempête et mon incurie ont tout ruiné ; les essences rares qu’avait pour moi plantées Félix s’effondrent une à une sur les grandes, il y a des craquements brusques et des érosions lentes ; les grands vents jettent des ardoises ivres aux flancs des marronniers, l’eau morte s’amoncelle où les vivants dormaient, des portraits choient et au fond des armoires d’autres sourient dans le noir à l’oubli qui les comble (…)
Allons, tout est bien ; les anges miséricordieux passent dans un vol d’ardoise, se brisent et renaissent dans l’air bleu ; ils écartent la nuit des toiles d’araignées, près des fenêtres cassées regardent lune après lune des photos d’ancêtres dont les noms leur sont connus, entre eux suavement chuchotent et peut-être rient, bleus comme la nuit et profonds, mais cristallins comme une étoile ; qu’ils jouissent de mon héritage inhabitable ; le miracle est consommé.

Vies minuscules

Hollywood – Blaise Cendrars

Des rues. Des rues. Des rues. Des rues.
Le désordre y est tel et la vie y est si intense, bigarrée, extravagante, que cela ne ressemble à rien de connu.
Hollywood, qui tient tout à la fois de Cannes, de Luna Park et de Montparnasse est une merveilleuse improvisation, un spectacle spontané, continu, permanent, donné de jour et de nuit dans la rue, devant un décor américain qui lui sert de toile de fond.
Je comprends. On aime ou l’on n’aime pas Hollywood. C’est une question d’âge. C’est une question de génération. C’est presque une question de physiologie. « Dis-moi l’état de tes artères et je te dirai si tu dois venir à Hollywood… », car ce lointain faubourg de Los Angeles, qui est devenu en vingt-cinq ans une capitale mondiale, la capitale mondiale du cinéma, est non seulement la plus jeune capitale du monde, mais est aussi la capitale de la jeunesse, un pôle d’attraction.
C’est en ce sens que pour chacun Hollywood est une pierre de touche.
On l’aime ou l’on en a horreur dès le débarqué, dès le premier pas dans la rue.
On ne peut que regretter de ne pas y être venu plus tôt, ou tout au contraire, du simple fait d’être là, d’être venu, de vivre un jour dans cette ambiance d’insouciance et d’improvisation, on se sent extraordinairement heureux. Car des vieux, pas plus au studio que dans la rue, on n’en voit pas à Hollywood. Hollywood c’est la ville des jeunes.

(1936)

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