cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : juin 2018 (Page 1 sur 2)

Je crois au dieu de Bach – Sollers

Je crois au dieu de Bach dans ses variations, ses suites, ses fugues, ses toccatas ; à celui de Haydn dans ses sonates (je vois leurs quatre mains jouer). Je crois au dieu de La femme en blanc ou du Rêve , au dieu du Bar,  à celui de Méry Laurent. « Vous croyez en Dieu ? » demande X ou Y. Question absurde et obscène, à laquelle la meilleure non-réponse est « Bof ». « Vous êtes croyant ? » Oui, quand j’écris, quand j’écoute les Suites françaises, quand je vois Guernica, quand j’entends Così fan tutte, quand je regarde vraiment ce cèdre, cette brise côtière, cette rose, ce toit, quand j’attends Lucie, rue du Bac, quand je mets la clé dans la serrure, quand l’énorme tranquillité m’avertit qu’elle va être là.

L’éclaircie

je viens d’avoir trente-quatre ans – Michel Leiris

Je viens d’avoir trente-quatre ans, la moitié de la vie. Au physique, je suis de taille moyenne, plutôt petit. J’ai des cheveux châtains coupés court afin d’éviter qu’ils ondulent, par crainte aussi que ne se développe une calvitie menaçante. Autant que je puisse en juger, les traits caractéristiques de ma physionomie sont : une nuque très droite, tombant verticalement comme une muraille ou une falaise, marque classique (si l’on en croit les astrologues) des personnes nées sous le signe du Taureau ; un front développé, plutôt bossué, aux veines temporales exagérément noueuses et saillantes. Cette ampleur de front est en rapport (selon le dire des astrologues) avec le signe du Bélier ; et en effet je suis né un 20 avril, donc aux confins de ces deux signes : le Bélier et le Taureau. Mes yeux sont bruns, avec le bord des paupières habituellement enflammé ; mon teint est coloré ; j’ai honte d’une fâcheuse tendance aux rougeurs et à la peau luisante. Mes mains sont maigres, assez velues, avec des veines très dessinées ; mes deux majeurs, incurvés vers le bout, doivent dénoter quelque chose d’assez faible ou d’assez fuyant dans mon caractère.
Ma tête est plutôt grosse pour mon corps ; j’ai les jambes un peu courtes par rapport à mon torse, les épaules trop étroites relativement aux hanches. Je marche le haut du corps incliné en avant ; j’ai tendance, lorsque je suis assis, à me tenir le dos voûté ; ma poitrine n’est guère large et je n’ai guère de muscles. J’aime à me vêtir avec le maximum d’élégance ; pourtant, à cause des défauts que je viens de relever dans ma structure et de mes moyens qui, sans que je puisse me dire pauvre, sont plutôt limités, je me juge d’ordinaire profondément inélégant (…)
Sexuellement je ne suis pas, je crois, un anormal – simplement un homme plutôt froid – mais j’ai depuis longtemps tendance à me tenir pour quasi impuissant. Il y a beau temps, en tout cas, que je ne considère plus l’acte amoureux comme une chose simple, mais comme un événement relativement exceptionnel, nécessitant certaines dispositions intérieures ou particulièrement tragiques ou particulièrement heureuses, très différentes, dans l’une comme dans l’autre alternative, de ce que je dois regarder comme mes dispositions moyennes.

L’âge d’homme

Pourquoi nous lassons-nous ? – Philippe Jaccottet

Nous ne devrions pas nous taire, et tout laisser ainsi filer comme choses perdues, vaines, mortes : nous nous décourageons trop vite. Qu’importe que nul n’écoute ces propos ? Si nous aimons le monde, nous nous devons de l’honorer sans autre souci ; de mettre à toutes choses la couronne des mots, cette scintillation, « vains ornements », vains diadèmes… (…)
Pourquoi nous lassons-nous ? Nous sommes vraiment par trop faibles, et soucieux d’autrui, de ses dires. Il n’y a de confirmation à chercher que dans ce que le monde nous rend une fois loué, et qui n’est rien d’autre que la vie. Le silence qui nous gagne est aussi la mort.
Je voudrais envoyer des nouvelles de confiance à mes amis que le silence altère et détruit. Je ne voudrais absolument que cela ; sur quoi je pourrais accomplir n’importe quelle besogne accessoire, pourvu qu’elle ne fût point vile ou en contradiction avec ces nouvelles, mais je ne sais où en retrouver, où en trouver les mots. Je les voudrais si simples et si claires qu’une timidité me prend à leur pensée.

Éléments d’un songe

Un portrait sans esbroufe

Nouvel ordi.
Et ce plaisir de retrouver de vieux textes. Toute ma tendresse pour celui-ci

_________________________________________________________

   Je veux un portrait sans esbroufe. Qu’il soit comme ces pièces pas trop encombrées où j’aime me retrouver les après-midi d’été, persiennes ajourées, entrebâillées un brin, fenêtres ouvertes largement – pas d’enfermement – rais de lumière, pénombre magnifique. Sicilienne. Une musique quelque part. Qu’ajouter ? Tu veux des fleurs ? Un rien de vent ? Une rumeur extérieure ? Plus de pénombre ? Garde ton mystère mon Clem, parce que tu es toi.
Irrésistible avec ces traces d’encre noire de tes journaux au bout des doigts. Irrésistible avec ta casquette de base-ball bleu océan des Boston Red Sox. Irrésistible au réveil, ce sourire délicieux, cette allure d’ado. Un fou de blues, Totalement désintéressé, pour le coup Money Money toi l’américain, tu t’en balances, Un menteur à la ramasse, il faut quand même te le dire, Vrai, complètement dingue, attachant comme pas un, qu’une caresse sur la joue faisait chavirer, un homme au rire éclatant, à la chaleur bonne à recevoir. Un père à jamais. Des mains, puissantes, toujours en action, tu fous le bordel en un temps record. Irrésistibles tes petits mots que je retrouve encore dans des endroits improbables Tu es ma MégaBelle, MégaWatts, MultInfinimentMégaAimée de ton MiniMec. Irrésistibles, ton intelligence ta gentillesse ton charme. Des contradictions ? – A la pelle. Tu devais m’apprendre à faire des créneaux dans les congères de Boston, m’emmener voir les neiges de Rimbaud.

Tu n’es que lumières et couleurs ; certaines m’ont fait mal, toutes les autres j’en redemande, elles m’allaient comme un gant. Lucide sur ta santé : l’inéluctable. La mémoire fait des siennes, la concentration des tours, tu es moins rigoureux, moins vigoureux, moins vif… En retard. Dieu merci, au milieu de ces fracas l’audace est restée, l’indifférence a passé son chemin. Encore bienveillantes l’attention la curiosité, et ce foutu talent de journaliste, intact. Tu as été viré du Boston Globe, pas pour l’alcool, tu leur coûtais une blinde. Place aux pigistes sous-payés. Ça t’a laminé. Alors, plutôt que de crever de culpabilité et d’alcool, tu viens à Paris où se trouve ton meilleur ami. Ta sœur y vit. Ton père ta mère aussi. Ils ont cet appartement avec au-dessus le studio où tu t’endors. Nuits muettes, interminables. Tu clopes. Trop. Tu pries. Le journalisme fout le camp Clem, ici aussi, ils sont tous virés. Tu ne te laisses pas abattre, et donnes une conférence à Paris Dauphine devant des étudiants bien trop timorés à ton goût. Tu reprends contact avec les anciens de l’AFP. Tu cherches. Avant l’anéantissement annoncé tu veux le sublime. Tu veux l’étincelle.

Nous ne pouvions rien prédire, rien contrôler, rien préparer.

Deux mondes :
Toi, la High Society, Kennedy au mariage de tes parents, une mère fantasque, philosophe, un père éditeur, un vrai gentleman, une sœur à qui tu tiens comme à la prunelle de tes yeux. Une flopée d’oncles tantes cousins cousines neveux et nièces. Vacances à Hyannis Port. Une demeure à Fishers Island. Columbia, la maîtrise. Un mariage. Quatre enfants. Le centre d’une vie. Viennent les mésententes. L’amour fout le camp. L’enfer s’installe. On ne bouge pas. Les conventions. L’engagement.
– Moi, la banlieue, le 9-3.
Trois femmes pour une enfant rêveuse et solitaire : une grand-mère, paysanne émigrée d’Emilie, blouse noire, puits de tendresse, une mère absente longtemps, géniale dans son genre, une tante, une taiseuse. Chance, elles aimaient les livres. J’ai pioché. En cadeau me furent donné : la joie de vivre, le goût du bonheur. Intuition ? Ange protecteur ? Tout fut facile, évident, joyeux. L’amour, le travail, la réussite.

Oui, il y eut la mort, il y eut l’abîme.
Oui, j’ai dit oui quand j’ai vu ton visage.

Résistance passionnante véhémente et farouche – Hölderlin

Plus nous sommes attaqués par le néant qui, tel un abîme de toute part menace de nous engloutir ou bien aussi par ce multiple quelque chose qu’est la société des hommes et son activité qui, sans forme, sans âme et sans amour, nous persécute et nous distrait, et plus la résistance doit être passionnante, véhémente et farouche de toute part. N’est-ce pas ?

cité par Anne Dufourmantelle « Intelligence du rêve »

la maison – Pierre Michon

la maison apparaissait dans son bosquet, ses lilas, son passé raconté, la maison qui déjà lentement s’enfouissait sous d’inutiles saisons sans récoltes et ne renfermait plus dans ses murs vides que le temps rongeur ; qu’importait. Je serais grand et aurais de l’argent pour la restaurer ; j’émonderais la glycine ; dans le petit jardin où Elise se lamentait sur des ronces, on me lisait un avenir de giroflées et d’hortensias ; ici des enfants joueraient et le futur triomphait : j’y viendrais en vacances et m’y louerais de réjouir les vieux morts (…)
La maison me demeure ; mon amour pour elle n’a pas décru. Une glycine morte s’y désespère ; la tempête et mon incurie ont tout ruiné ; les essences rares qu’avait pour moi plantées Félix s’effondrent une à une sur les grandes, il y a des craquements brusques et des érosions lentes ; les grands vents jettent des ardoises ivres aux flancs des marronniers, l’eau morte s’amoncelle où les vivants dormaient, des portraits choient et au fond des armoires d’autres sourient dans le noir à l’oubli qui les comble (…)
Allons, tout est bien ; les anges miséricordieux passent dans un vol d’ardoise, se brisent et renaissent dans l’air bleu ; ils écartent la nuit des toiles d’araignées, près des fenêtres cassées regardent lune après lune des photos d’ancêtres dont les noms leur sont connus, entre eux suavement chuchotent et peut-être rient, bleus comme la nuit et profonds, mais cristallins comme une étoile ; qu’ils jouissent de mon héritage inhabitable ; le miracle est consommé.

Vies minuscules

Hollywood – Blaise Cendrars

Des rues. Des rues. Des rues. Des rues.
Le désordre y est tel et la vie y est si intense, bigarrée, extravagante, que cela ne ressemble à rien de connu.
Hollywood, qui tient tout à la fois de Cannes, de Luna Park et de Montparnasse est une merveilleuse improvisation, un spectacle spontané, continu, permanent, donné de jour et de nuit dans la rue, devant un décor américain qui lui sert de toile de fond.
Je comprends. On aime ou l’on n’aime pas Hollywood. C’est une question d’âge. C’est une question de génération. C’est presque une question de physiologie. « Dis-moi l’état de tes artères et je te dirai si tu dois venir à Hollywood… », car ce lointain faubourg de Los Angeles, qui est devenu en vingt-cinq ans une capitale mondiale, la capitale mondiale du cinéma, est non seulement la plus jeune capitale du monde, mais est aussi la capitale de la jeunesse, un pôle d’attraction.
C’est en ce sens que pour chacun Hollywood est une pierre de touche.
On l’aime ou l’on en a horreur dès le débarqué, dès le premier pas dans la rue.
On ne peut que regretter de ne pas y être venu plus tôt, ou tout au contraire, du simple fait d’être là, d’être venu, de vivre un jour dans cette ambiance d’insouciance et d’improvisation, on se sent extraordinairement heureux. Car des vieux, pas plus au studio que dans la rue, on n’en voit pas à Hollywood. Hollywood c’est la ville des jeunes.

(1936)

Racket sur le désir – François Meyronnis

Pour capturer un être, il suffit d’intercepter son désir. « Tous les liens – écrivait le penseur le plus subversif de la Renaissance, Giordano Bruno, dans un traité intitulé précisément Des liens – se rapportent aux liens de l’amour, ou dépendent du lien d’amour ». Obéissant sans le savoir à un tel précepte, la société gestionnaire lie et domine les individus en agrippant leur désir, et en le nivelant avant même qu’il ne déroule les quadrilles de son carrousel. En lui, elle abrase tout ce qui n’est pas rassasié par sa daube.

La société gestionnaire procède à un véritable racket sur le désir. Loin de le réprimer, elle le soutient, le relance, le profile à sa guise. Mais de ce désir d’élevage, comment ne résulterait-il pas un flop ? Sous ses auspices, on sait avec quelle indigence de mots et de gestes les rencontres se nouent et se dénouent.
Cette indigence attise en chacun la soif d’amour, mais sur fond de revendication venimeuse et d’égoïsme buté. Ce qui marine dans le rebaignant psychologique ressemble donc à de la haine, quand il ne chute pas dans l’insignifiance.

Plus besoin de s’abandonner au rêve pour tomber sous l’empire des incubes et des succubes, ces démons qui abusaient hommes et femmes pendant leur sommeil – disait la légende.
D’abord, il y a ces fantasmagories de vedettes, que propage l’industrie du divertissement ; ces gestes obscènes sans arrêt filmés, enregistrés, suggérés par mille détours ; et ces images de corps, semées sous les regards comme autant de propositions ballantes, colonnes de fumée charnelles dont la seule réalité consiste en une danse des colloïdes pour suggestionner les foules, non seulement dans le but de vendre une paire de chaussures, une montre, un vêtement, une eau de toilette, un contrat d’assurance, un voyage, mais dans celui de capturer les psychismes, de faire des hommes un ramas de feuilles, des brindilles roulées par les vents de la servitude (…)

« Les deux sexes mourront chacun de son côté » ; ce vers, Proust en a fait l’un des mots de passe de La recherche du temps perdu. Mais il fallait attendre cette époque pour que le triste présage se vérifie.

De l’extermination considérée comme un des beaux-arts

L’Infini, Gallimard

Amo, ergo sum – Pound et Venise – Sollers

Le paradis, voilà ce que j’ai tenté d’écrire
Ne bouge pas
Laisse parler le vent
Le paradis est là
Que les dieux pardonnent ce que j’ai fait
Que ceux que j’aime pardonnent ce que j’ai fait.

Au poète Allen Ginsberg qui vient le voir à Venise pour lui dire son admiration, Pound déclare : « Ma pire erreur, qui a tout gâché depuis le début, a été mon stupide préjugé banlieusard d’antisémitisme. »
Magnifique formule : l’antisémitisme est en effet un préjugé banlieusard.

« Amo, ergo sum. »

J’aime, donc je suis.
L’apparition de Pound, au printemps, sur les Zattere, était un événement mythique.
Grand, droit, maigre, très beau, cheveux blancs et barbe blanche, chapeau ou pas, doge fendant lentement l’air au bord de l’eau, il paraissait venir d’une autre planète ou de l’autre côté du miroir, vieux lion indomptable. Quelquefois, assis sur le ponton, je l’observais à dix  mètres (…) Et puis, un matin de grande lumière, le voilà assis, seul, sur une chaise sous la fenêtre de la chambre où j’écris mon Paradis (nourri de Bible, de Dante, des Grecs, de Chine et de lui). Il est près du quai, contemple fixement ses mains, les triture, les pose alternativement l’une sur l’autre. Un regard, des mains. A ce moment-là, il est exactement en attente sur une corniche du Purgatoire. Les cloches sonnent à toute volée, il se lève, s’en va.
Cette scène dérobée est une des plus émouvantes de ma vie.

Dictionnaire amoureux de Venise »

comme ça on ira en Amérique – Carlo Levi

Quand l’automobile du maire de New York, une belle Pontiac grise prêtée pour l’occasion, s’arrêta à l’entrée du village d’Isnello et que M. Impelliteri et sa femme en furent descendus dans le vacarme des applaudissements et de la fanfare municipale, dans le désordre de gendarmes, motocyclistes de la suite, journalistes, photographes, curieux, innombrables cousins, parents au second degré, bourgeois, paysans, bergers, femmes, dans le désordre, en somme des quatre mille habitants d’Isnello qui l’attendaient, les gamins du village se pressèrent autour d’elle, s’appelant l’un l’autre à grands cris, se poussant, se bousculant, jouant des coudes pour la toucher. « Il faut qu’on touche la voiture », criaient-ils, s’exhortant réciproquement avec le visage sérieux de ceux qui font quelque chose d’important. « Il faut qu’on touche la voiture, comme ça on ira en Amérique.« 

Carlo Levi
Les mots sont des pierres
Voyages en Sicile

Page 1 sur 2

Fièrement propulsé par WordPress & Thème par Anders Norén