Pour capturer un être, il suffit d’intercepter son désir. « Tous les liens – écrivait le penseur le plus subversif de la Renaissance, Giordano Bruno, dans un traité intitulé précisément Des liens – se rapportent aux liens de l’amour, ou dépendent du lien d’amour ». Obéissant sans le savoir à un tel précepte, la société gestionnaire lie et domine les individus en agrippant leur désir, et en le nivelant avant même qu’il ne déroule les quadrilles de son carrousel. En lui, elle abrase tout ce qui n’est pas rassasié par sa daube.

La société gestionnaire procède à un véritable racket sur le désir. Loin de le réprimer, elle le soutient, le relance, le profile à sa guise. Mais de ce désir d’élevage, comment ne résulterait-il pas un flop ? Sous ses auspices, on sait avec quelle indigence de mots et de gestes les rencontres se nouent et se dénouent.
Cette indigence attise en chacun la soif d’amour, mais sur fond de revendication venimeuse et d’égoïsme buté. Ce qui marine dans le rebaignant psychologique ressemble donc à de la haine, quand il ne chute pas dans l’insignifiance.

Plus besoin de s’abandonner au rêve pour tomber sous l’empire des incubes et des succubes, ces démons qui abusaient hommes et femmes pendant leur sommeil – disait la légende.
D’abord, il y a ces fantasmagories de vedettes, que propage l’industrie du divertissement ; ces gestes obscènes sans arrêt filmés, enregistrés, suggérés par mille détours ; et ces images de corps, semées sous les regards comme autant de propositions ballantes, colonnes de fumée charnelles dont la seule réalité consiste en une danse des colloïdes pour suggestionner les foules, non seulement dans le but de vendre une paire de chaussures, une montre, un vêtement, une eau de toilette, un contrat d’assurance, un voyage, mais dans celui de capturer les psychismes, de faire des hommes un ramas de feuilles, des brindilles roulées par les vents de la servitude (…)

« Les deux sexes mourront chacun de son côté » ; ce vers, Proust en a fait l’un des mots de passe de La recherche du temps perdu. Mais il fallait attendre cette époque pour que le triste présage se vérifie.

De l’extermination considérée comme un des beaux-arts

L’Infini, Gallimard