Les Japonais divisent la nuit en plusieurs « soirées » successives, comme si elle était un ruban qu’on peut découper à sa guise. Avec un sens pratique admirable, soutenu par une certaine idée de la liberté de chacun et de la nécessaire cohésion de l’ensemble, ils font de la nuit une sorte de bande mince et flexible, où l’on peut s’engager pour une, deux ou trois soirées, voire plus si affinités. La vie devient extensible jusqu’à ce que l’aube pointe, c’est-à-dire quasiment à l’infini. Souplesse exquise du temps, libéré des entraves du jour.
La « première soirée » est assez calme (ichiji-kai) : elle commence tôt, vers 18 ou 19 heures. On mange dans un restaurant, on discute, on boit modérément. La « deuxième soirée » (niji-kai), de 21 heures à 23 heures environ : c’est le début des choses sérieuses. D’abord, on trouve un bar ou une nomi-ya (sorte de pub japonais où la principale occupation est de boire, tout en faisant semblant de manger). La discussion va bon train, on se demande quand la bière va s’arrêter de couler. La « troisième soirée » commence (sanji-kai) : les esprits sont déjà bien échauffés. Ceux  qui veulent attraper le dernier métro ou le dernier train (aux environs de 0 heure 30) fuient comme s’ils avaient le démon à leurs trousses, à peine s’ils vous disent au revoir : un petit salut de la tête, et les voilà évanouis dans la grande ville – ces Japonais ont le génie de filer à l’anglaise. Ceux qui font semblant d’hésiter, vous pouvez les considérer comme perdus : à cette heure-là, on ne tergiverse plus, s’ils hésitent c’est qu’ils ont déjà décidé de ne pas rentrer tout de suite mais, par une charmante coquetterie de comptoir, ils se font juste un peu prier. Il faut alors trouver un autre bar, ou bien un karaoké. Préparez vos poumons : ici, il est rare de passer une soirée sans chanter.
Enfin, vient le moment décisif, l’heure où le cercle se resserre, où les limites sont franchies. C’est « Yoji-kai »  la « quatrième soirée ». À partir de là, on compte les morts. Vos compagnons, ivres, tombent comme des mouches. Bientôt, il ne restera plus que vous et Tokyo, comme une affaire personnelle, un vieux compte à régler. Alors seulement vous connaîtrez le pouvoir de cette ville, tout la puissance de ses envoûtements.

Petits portraits de l’aube