cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : juin 2018 (Page 2 sur 2)

Hollywood – Blaise Cendrars

Des rues. Des rues. Des rues. Des rues.
Le désordre y est tel et la vie y est si intense, bigarrée, extravagante, que cela ne ressemble à rien de connu.
Hollywood, qui tient tout à la fois de Cannes, de Luna Park et de Montparnasse est une merveilleuse improvisation, un spectacle spontané, continu, permanent, donné de jour et de nuit dans la rue, devant un décor américain qui lui sert de toile de fond.
Je comprends. On aime ou l’on n’aime pas Hollywood. C’est une question d’âge. C’est une question de génération. C’est presque une question de physiologie. « Dis-moi l’état de tes artères et je te dirai si tu dois venir à Hollywood… », car ce lointain faubourg de Los Angeles, qui est devenu en vingt-cinq ans une capitale mondiale, la capitale mondiale du cinéma, est non seulement la plus jeune capitale du monde, mais est aussi la capitale de la jeunesse, un pôle d’attraction.
C’est en ce sens que pour chacun Hollywood est une pierre de touche.
On l’aime ou l’on en a horreur dès le débarqué, dès le premier pas dans la rue.
On ne peut que regretter de ne pas y être venu plus tôt, ou tout au contraire, du simple fait d’être là, d’être venu, de vivre un jour dans cette ambiance d’insouciance et d’improvisation, on se sent extraordinairement heureux. Car des vieux, pas plus au studio que dans la rue, on n’en voit pas à Hollywood. Hollywood c’est la ville des jeunes.

(1936)

Racket sur le désir – François Meyronnis

Pour capturer un être, il suffit d’intercepter son désir. « Tous les liens – écrivait le penseur le plus subversif de la Renaissance, Giordano Bruno, dans un traité intitulé précisément Des liens – se rapportent aux liens de l’amour, ou dépendent du lien d’amour ». Obéissant sans le savoir à un tel précepte, la société gestionnaire lie et domine les individus en agrippant leur désir, et en le nivelant avant même qu’il ne déroule les quadrilles de son carrousel. En lui, elle abrase tout ce qui n’est pas rassasié par sa daube.

La société gestionnaire procède à un véritable racket sur le désir. Loin de le réprimer, elle le soutient, le relance, le profile à sa guise. Mais de ce désir d’élevage, comment ne résulterait-il pas un flop ? Sous ses auspices, on sait avec quelle indigence de mots et de gestes les rencontres se nouent et se dénouent.
Cette indigence attise en chacun la soif d’amour, mais sur fond de revendication venimeuse et d’égoïsme buté. Ce qui marine dans le rebaignant psychologique ressemble donc à de la haine, quand il ne chute pas dans l’insignifiance.

Plus besoin de s’abandonner au rêve pour tomber sous l’empire des incubes et des succubes, ces démons qui abusaient hommes et femmes pendant leur sommeil – disait la légende.
D’abord, il y a ces fantasmagories de vedettes, que propage l’industrie du divertissement ; ces gestes obscènes sans arrêt filmés, enregistrés, suggérés par mille détours ; et ces images de corps, semées sous les regards comme autant de propositions ballantes, colonnes de fumée charnelles dont la seule réalité consiste en une danse des colloïdes pour suggestionner les foules, non seulement dans le but de vendre une paire de chaussures, une montre, un vêtement, une eau de toilette, un contrat d’assurance, un voyage, mais dans celui de capturer les psychismes, de faire des hommes un ramas de feuilles, des brindilles roulées par les vents de la servitude (…)

« Les deux sexes mourront chacun de son côté » ; ce vers, Proust en a fait l’un des mots de passe de La recherche du temps perdu. Mais il fallait attendre cette époque pour que le triste présage se vérifie.

De l’extermination considérée comme un des beaux-arts

L’Infini, Gallimard

Amo, ergo sum – Pound et Venise – Sollers

Le paradis, voilà ce que j’ai tenté d’écrire
Ne bouge pas
Laisse parler le vent
Le paradis est là
Que les dieux pardonnent ce que j’ai fait
Que ceux que j’aime pardonnent ce que j’ai fait.

Au poète Allen Ginsberg qui vient le voir à Venise pour lui dire son admiration, Pound déclare : « Ma pire erreur, qui a tout gâché depuis le début, a été mon stupide préjugé banlieusard d’antisémitisme. »
Magnifique formule : l’antisémitisme est en effet un préjugé banlieusard.

« Amo, ergo sum. »

J’aime, donc je suis.
L’apparition de Pound, au printemps, sur les Zattere, était un événement mythique.
Grand, droit, maigre, très beau, cheveux blancs et barbe blanche, chapeau ou pas, doge fendant lentement l’air au bord de l’eau, il paraissait venir d’une autre planète ou de l’autre côté du miroir, vieux lion indomptable. Quelquefois, assis sur le ponton, je l’observais à dix  mètres (…) Et puis, un matin de grande lumière, le voilà assis, seul, sur une chaise sous la fenêtre de la chambre où j’écris mon Paradis (nourri de Bible, de Dante, des Grecs, de Chine et de lui). Il est près du quai, contemple fixement ses mains, les triture, les pose alternativement l’une sur l’autre. Un regard, des mains. A ce moment-là, il est exactement en attente sur une corniche du Purgatoire. Les cloches sonnent à toute volée, il se lève, s’en va.
Cette scène dérobée est une des plus émouvantes de ma vie.

Dictionnaire amoureux de Venise »

comme ça on ira en Amérique – Carlo Levi

Quand l’automobile du maire de New York, une belle Pontiac grise prêtée pour l’occasion, s’arrêta à l’entrée du village d’Isnello et que M. Impelliteri et sa femme en furent descendus dans le vacarme des applaudissements et de la fanfare municipale, dans le désordre de gendarmes, motocyclistes de la suite, journalistes, photographes, curieux, innombrables cousins, parents au second degré, bourgeois, paysans, bergers, femmes, dans le désordre, en somme des quatre mille habitants d’Isnello qui l’attendaient, les gamins du village se pressèrent autour d’elle, s’appelant l’un l’autre à grands cris, se poussant, se bousculant, jouant des coudes pour la toucher. « Il faut qu’on touche la voiture », criaient-ils, s’exhortant réciproquement avec le visage sérieux de ceux qui font quelque chose d’important. « Il faut qu’on touche la voiture, comme ça on ira en Amérique.« 

Carlo Levi
Les mots sont des pierres
Voyages en Sicile

Pierres des chemins – Guillevic

Tout ce que j’ai mis
Comme tendresse
À ne pas vous caresser,

Pierres des chemins.

Maintenant

L’infini – Guillevic

Peux-tu jurer
Que toujours

Tu préfères
Le fini à l’infini ?

L’infini
C’est toi dans tout
Ce que tu n’es pas.

Maintenant

Avec le corps qu’elle a – Christine Orban

À onze ans, mon monde se bornait au seuil de ma maison. Je n’imaginais pas que les parents pouvaient mourir, les toits s’envoler et que l’on pouvait se retrouver perdue, avec une maman comme une enfant, incapable d’affronter la réalité. Mais elle était ma mère, pas ma petite soeur. Elle représentait une autorité, je l’écoutais.
La peur d’une mère est contagieuse. Elle m’a refilé ses miasmes d’anxiété, sa terreur des hommes, des autres, son manque d’assurance, comme la grippe. On n’en meurt pas forcément, mais on respire mal, toujours un peu souffreteuse. Contaminée, je l’étais à fond. Une fois installée dans la famille, la peur se transmet de mère en fille (…) Cette inoculation, est-ce la destinée ? Comment trier, laisser de côté les fragilités des parents, leurs frayeurs, leurs humeurs, et ne garder que leur force, leur originalité, leur générosité, leur envie de vivre et de partager ?
L’attitude de BP* m’a convaincue d’une chose : dans ce monde, mieux valait ne pas avoir l’air d’une personne heureuse pour ne susciter ni l’envie ni la jalousie.
Cela m’apprendra à faire semblant. Rien ne serait arrivé si je n’avais prêté à confusion :
Air mutin
Joli sourire
Joli corps
Bikini et balconnets
Synonyme de joyeuse légèreté
Milieu envié
Petit ami, voire plusieurs
Belle maison – peu importe s’il s’agissait de celle de BP, je posais ma serviette sur sa crique, je lisais sous son arbre.
Un manuscrit accepté par un éditeur.
L’addition était simple, le résultat aussi : malentendu, grosse colère d’un côté, sidération de l’autre (…) Les livres de Beauvoir auraient dû m’encourager à m’affirmer. Comment ai-je pu me soumettre sans un mot, sans réagir ? Une part de moi a consenti (…) J’étais en détresse. Coupable, forcément coupable. Mais de quoi exactement ? (…) Faute d’avoir le cran de dire non, d’oser me révolter, j’aurais au moins pu essayer d’être heureuse en douce, après tout (…) Mais je n’y parvenais pas. J’avais besoin de l’assentiment des autres, prisonnière de leur regard.

Avec le corps qu’elle a…

*BP  : son beau-père

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