cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : juillet 2018 Page 1 of 2

Derrière la maison, il y a une petite terrasse sous une treille – Jaccottet

Derrière la maison, il y a une petite terrasse sous une treille, d’où par trois degrés de pierre on passe au jardin, clos d’un mur sur lequel des choses ont l’air peintes. C’est la nuit. On tire le vieux canapé contre le mur de la cuisine, on apporte une fiasque et des verres. Il fait doux. Le garçon, vêtu d’une couverture bleu pâle, danse avec un vélo argenté devant les figuiers ; puis Constanza, maigre elle aussi comme un garçon, les jambes nues, avec son visage aigu, ses yeux étincelants sous les cheveux blonds, danse à son tour sous les feuilles ; le gramophone joue n’importe quoi. Le berger poursuit la bergère, la fille provoque le garçon, ils dansent, elle est trop leste, il ne l’attrapera pas, ils ne veulent plus s’arrêter de danser et les petits enfants de la maison se réveillent à cause de la musique : « Guarda, guarda !« , ils se penchent à la fenêtre, on les gronde, le berger et la bergère tourbillonnent comme des fous, vaguement éclairés par la lampe de la cuisine, ils s’aiment déjà sous leur masque blême, et enfin s’affalent, essoufflés, riant, dans leur costume en désordre, heueux comme d’un baiser secret. La petite fille à la fenêtre s’est endormie.

Libretto

Le dossier M – Grégoire Bouillier

Niveau 15

Ce qu’il y a de bien avec la beauté, c’est qu’elle n’est pas la laideur. J’ai encore l’air d’enfoncer une porte ouverte, mais celle-ci est battante. Car la beauté n’est pas seulement un avantage en soi : elle présente aussi l’avantage d’être ce qu’elle n’est pas et ainsi la beauté est-elle doublement avantageuse : pleine de grâce avec les filles comme M, tandis qu’elle est sans pitié avec les filles comme, l’autre jour, il y a quoi ? six, sept mois ? C’est ce que je dirais.
C’était un samedi et je lisais le journal dans un café en mangeant un club-sandwich (pas très bon) et il y avait cette gamine de treize ou quatorze ans qui discutait à une table voisine avec sa copine et, à un moment, cette gamine de treize ou quatorze ans a dit, je l’ai très distinctement entendue dire : « De toute façon, je suis moche. C’est comme ça » et
je ne sais pas
il y avait dans le ton de sa voix
je n’avais pas pu m’empêcher de jeter un regard en coin et c’était vrai : elle était moche. Elle était laide. Elle n’exagérait pas. Elle ne jouait pas les jolies filles ou mêmes les filles quelconques qui font des chichis pour qu’on les rassure sur leur compte alors qu’elles savent n’avoir aucune raison réelle et sérieuse de s’inquiéter, non, cette gamine n’avait aucun doute sur son physique, son physique ne lui laissait pas le choix, sa disgrâce était évidente (…) et qu’une gamine de treize ou quatorze ans puisse porter sur elle un jugement aussi rédhibitoire : j’en avais eu le coeur serré. Qu’elle puisse avouer aussi franchement, à haute et intelligible voix, à son âge, sans buter sur les mots, qu’elle était moche, aussi moche que certaines sont super-belles, sans se cacher la cruauté de cette vérité, sans chercher d’échappatoire ni même attendre de démenti ou de réconfort, surtout pas.

Livre 1

Les bijoux indiscrets – Diderot

Chapitre VI
Premier essai de l’anneau

Mangogul se rendit le premier chez la grande sultane ; il y trouva toutes les femmes occupées d’un cavagnole ; il parcourut des yeux celles dont la réputation était faite, résolu d’essayer son anneau sur une d’elles, et il ne fut embarrassé que du choix. Il était incertain par qui commencer, lorsqu’il aperçut dans une croisée une jeune dame du palais de la Manimonbanda : elle badinait avec son époux ; ce qui parut singulier au sultan, car il y avait plus de huit jours qu’ils étaient mariés : ils s’étaient montrés dans la même loge à l’Opéra, et dans la même calèche au petit cours ou au bois de Boulogne ; ils avaient achevé leurs visites, et l’usage les dispensait de s’aimer, et même de se rencontrer. « Si ce bijou, disait Mangogul en lui-même, est aussi fou que sa maîtresse, nous allons avoir un monologue réjouissant ». Il en était là du sien, quand la favorite parut.
« Soyez la bienvenue, lui dit le sultan à l’oreille. J’ai jeté mon plomb en vous attendant.
– Et sur qui ? lui demanda Mirzoza.
– Sur ces gens que vous voyez folâtrer dans cette croisée, lui répondit Mangogul du coin de l’oeil.
– Bien débuté », reprit la favorite.
Alcine (c’est le nom de la jeune dame) était vive et jolie. La cour du sultan n’avait guère de femmes plus aimables, et n’en avait aucune de plus galante (…)
Le sultan tourna sa bague sur elle. Un grand éclat de rire, qui était échappé à Alcine à propos de quelques discours saugrenus que lui tenait son époux, fut brusquement syncopé par l’opération de l’anneau ; et l’on entendit aussitôt murmurer sous ses jupes : « Me voilà donc tiré ; vraiment j’en suis fort aise ; il n’est rien tel que d’avoir un rang. Si l’on eût écouté mes premiers avis, on m’eût trouvé mieux qu’un émir ; mais un émir vaut encore mieux que rien. »

Belle-Île, 1960 – Paule du Bouchet

Belle-Île, 1960. La toute première fois, en ce début d’été, le taxi a disparu dans un nuage de poussière après nous avoir déposés à Kerdonis avec nos valises et nos trois vélos. La maison est au bout d’un chemin, après c’est la lande et le vent.
Mon père peine à ouvrir la porte. La maison, prêtée par Catherine de Seyne qui vient tout juste de l’acquérir, n’est plus habitée depuis plusieurs années. La porte cède finalement dans un raclement qui fait lever un nuage de poussière et de toiles d’araignées, faisant jour sur une unique pièce. Les murs sentent le salpêtre et l’humidité, plusieurs carreaux manquent aux fenêtres. Mon frère et mon père sont enjoués, j’ai la gorge un peu serrée. Nous avons ouvert grandes les fenêtres, rabattu les volets et puis balayé.
La pièce est séparée en deux par un rideau. D’un côté, la table, sur laquelle nous mangeons et où il travaille, trois chaises, une petite cheminée, le réchaud, une malle en bois où sont serrés nos vêtements, on y pose les piles de livres. De l’autre nos trois lits, à la queue leu leu le long du mur. La maison est magnifiquement située, tout au bout de l’île, sur la lande, à quelques pas de la falaise et du phare, mais toutes les ouvertures, tournant le dos à l’Océan, donnent sur la courette close d’un muret, au centre de laquelle se trouve le puits. Après le déjeuner, nous faisons la vaisselle sur la margelle de ce puits dans la petite cour, car il n’y a pas l’eau courante. On lave couverts et assiettes à l’eau froide dans une cuvette en fer-blanc qui grince sur la pierre, les assiettes sèchent retournées sur le muret ou par terre dans l’herbe et les gobelets de métal tintent les uns contre les autres quand le vent les secoue. Ce puits dont l’existence, dûment mentionnée par moi dans une lettre à ma mère, suscita un télégramme en retour à l’adresse de mon père : « Attention au puits avec les enfants ! » Elle avait raison. Rien n’obturait ce puits (…) Cette eau rare et profonde, mon père en tire deux seaux chaque jour. L’un pour boire, l’autre pour laver. Elle nécessite des gestes précis, comme puiser avec un gobelet dans le seau de l’eau à boire, ou cueillir avec le creux de la main dans l’autre seau de quoi rafraîchir le visage ou rincer un bol (…)
Le soir, nous descendons jusqu’au fond du vallon. De hautes fougères bordent un lavoir abandonné traversé par une source bruissante. Cette fougère que nous cueillons rituellement, c’est « maman ». Nous la choisissons avec soin, grande et souple, de manière à ce qu’une fois fixée au-dessus de mon lit, elle ploie sur mon sommeil. Au matin, un léger pollen orange poudre mon visage, dont papa m’assure que c’est elle (…)
Tous les jours, nous enfourchons nos vélos pour aller au village acheter la viande, les allumettes et poster la lettre à maman. Au retour, filet à provisions arrimé par un tendeur  au porte-bagages, nous poussons les vélos dans la côte. Une voisine donne les salades, la même chez qui nous achetons le beurre qu’elle fait une fois par semaine et nous remet moulé dans un petit bol en grès. Elle porte une minuscule coiffe, parle avec un fort accent breton, et ne nous laisse jamais repartir sans avoir dessiné une fleur, sur la surface bombée du beurre, avec la pointe d’un couteau. Le temps que nous remontions à la maison, la fleur a pleuré les larmes de petit-lait qui perlent au long de la tige et des pétioles.

Debout sur le ciel

Plus haut que la mer – Francesca Melandri

La peur de mourir était bien là, et pourtant en entrant dans le ventre de l’hélicoptère ils avaient tous levé les yeux vers le ciel. Il était noir de nouvelle lune. On avait veillé à ça aussi en montant l’opération : qu’une mer claire ne révèle pas d’en haut les contours de la côte. Mais les agents secrets de l’impérialisme et du capitalisme n’avaient pas réussi à éteindre les étoiles qui étaient donc là, palpitantes et précises. Certains d’entre eux ne les avaient pas vues depuis des mois, d’autres depuis des années. Qui sait s’ils les reverraient un jour.
Ils avaient décollé depuis un moment lorsqu’un soldat en tenue de camouflage s’adressa à eux l’air jovial : « Maintenant on va ouvrir la trappe et on va vous apprendre à voler ». Comme s’il voulait donner raison à tous ceux qui disaient ces années-là : désormais l’Italie c’est l’Amérique du Sud. Et puis ils ne jetèrent personne.
À l’arrivée, sur les quelques mètres qui séparaient l’hélicoptère du bâtiment blanc de la prison de haute sécurité, ils les rouèrent de coups de pied et de coups de bâton pour ne pas leur laisser le temps de comprendre où ils avaient débarqué. Mais là-dessus aussi ils avaient déjà leur petite idée. Depuis des semaines, le téléphone arabe carcéral signalait des va-et-vient d’ouvriers dans ce bâtiment bas au bout de l’île, loin des petites prisons des détenus ordinaires, des bureaux de l’administration, de l’embarcadère, du village où vivaient les gardiens, de l’école et de l’église, et même du phare à l’écart sur son rocher – bref, loin de Dieu, des hommes et de tout (…)
Ils les entassèrent dans une grande salle. Au début, ils n’eurent aucune nourriture, rien qu’un peu d’eau. Le troisième jour, ils avaient tous mal au ventre, les membres affaiblis, la tête lourde, mais ils comprenaient qu’être encore vivants après trois nuits passées là était une bonne chose. Une chose sur laquelle ils n’auraient jamais parié avant leur transfèrement, ou plutôt leur « traduction ». Le quatrième jour, on leur donna à manger. Certains, très enviés, purent de nouveau aller à la selle. La puanteur leur coupa la respiration, mais ils se consolèrent en pensant que les relents frappaient aussi les gardiens quand ils les surveillaient par l’unique oeilleton. Au bout d’une semaine, on les emmena prendre une douche. L’eau était froide et coulait par à-coups, mais elle provoqua en eux une joie totale. On distribua des numéros, des uniformes, des cellules. La vie quotidienne commença dans la nouvelle prison à régime spécial. Bref, tout se passa plus ou moins comme ils s’y attendaient.
Mais l’air parfumé, non. Même le plus clairvoyant des chefs de commando, le plus expert des condamnés à perpétuité ne l’avaient pas prévu. Tandis qu’ils débarquaient des Chinook* au milieu des hurlements et des coups de pied, l’île les saisit de plein fouet par son arôme. Les coeurs sautèrent un battement, comme au souvenir d’un grand amour perdu. Les corps appauvris par la prison se remplirent de désir. Bon nombre d’entre eux restèrent immobiles près de l’hélicoptère, à se prendre des coups de poing et des coups de bâton, du moment qu’ils respiraient l’île encore et encore.
Elle sentait le sel de mer, le figuier, l’hélichryse.

Plus haut que la mer

Chinook : hélicoptère

Bénédiction de l’aube – Houellebecq

On se réveillait tôt, rappelle-toi ma douce ;
La mer était très haute et moussait sous la lune
On partait tous les deux, on s’échappait en douce
Pour voir le petit jour qui flottait sur les dunes.

Le matin se levait comme un arbre qui pousse,
Dans la ville endormie nous croisions des pêcheurs
Nous traversions des rues sereines de blancheur ;

Bénédiction de l’aube, joie simple offerte à tous,
Nos membres engourdis frissonnaient de bonheur
Et je posais ma main à plat contre ton coeur.

Dépaysements – Anne Dufourmantelle

Une ville, on en part un jour. Pour changer d’horizon, rompre avec les habitudes, aller voir ailleurs. La routine nous lasse, la chaleur nous donne envie de déserter ces allées trop fréquentées pour s’échapper un peu, prendre le large. Descartes nous disait qu’on pouvait trouver le monde entier auprès d’un poêle, dans une chambre. Tout est là, certes, et nul besoin d’ailleurs pour y trouver le monde. Il suffit d’être attentif, d’être « à soi ». Oui, mais Descartes qui, le premier, fut un grand voyageur, bretteur, duelliste, a pris des risques, franchi des frontières illicites, s’est risqué dans des territoires interdits, ce n’est que tard dans sa vie qu’il s’est enfermé dans une chambre. Socrate va trouver la Pythie, il fait ce long chemin tout à fait physique, difficile, fatigant, pour s’entendre dire : « Connais-toi toi-même. » Et s’il fallait aller très loin pour pouvoir se risquer au plus près de soi ? Nous sommes des êtres fragmentés, un feuilletage qu’une unité fragile et toujours renouvelée voudrait résumer en disant « je ». Mais ce je, comment saura-t-il qui le compose, ce qu’il aime, ce qu’il désire, s’il ne se risque pas hors de lui-même pour, enfin, après revenir à soi ? Le dépaysement est l’image de ce trajet peut-être essentiel qui voudrait qu’on se perde pour se trouver. Nombre de textes de sagesse font état de cette nécessaire déprise : « quittez tout et suivez-moi » ou bien encore : « il faut se perdre », et c’est alors l’errance du Petit Poucet qui vous sauve. Autre grand voyageur, saint Augustin parcourut le Moyen-Orient, une partie de l’Afrique, de la Grèce et de l’Italie pour finalement envisager la Cité de Dieu ici-bas, parmi les hommes au coeur du coeur de la raison (…) Que faire d’un trop proche ailleurs, de son inquiétante étrangeté ? C’est le monde, quelque fragment de réel pur qu’on rencontre, tel Don Quichotte, dans ce voyage sans retour. On ne revient jamais de voyage, d’aucun voyage. Quand on part, on ne revient pas le même, et c’est ce dépaysement, parce qu’il fait écho à nos fragmentations intérieures, qui brutalise nos accoutumances, tant il est vrai que nous percevons le monde avec des préenregistrements, continuellement tamisés par ce que nous pensons déjà, savons déjà, anticipons, devinons, pressentons, pour ne pas être attrapés trop brusquement par l’inouï. Ainsi va l’amour quand il est de foudre. Il offre tous les dépaysements possibles au détour de la rue d’à côté.

En cas d’amour

Les oranges – Alphonse Daudet

À Paris, les oranges ont l’air triste de fruits tombés ramassés sous l’arbre (…) Pour les trois quarts des Parisiens, ce fruit cueilli au loin, banal dans sa rondeur, où l’arbre n’a rien laissé qu’une mince attache verte, tient de la sucrerie, de la confiserie (…) On en vient à oublier qu’il faut des orangers pour produire les oranges, cependant que le fruit nous arrive directement du Midi à pleines caisses, l’arbre, taillé, transformé, déguisé, de la serre chaude où il passe l’hiver, ne fait qu’une courte apparition au plein air des jardins publics.

Pour bien connaître les oranges, il faut les avoir vues chez, elles, aux îles Baléares, en Sardaigne, en Corse, en Algérie, dans l’air bleu doré, l’atmosphère tiède de la Méditerranée (…) Mais mon meilleur souvenir d’oranges me vient encore de Barbicaglia, un grand jardin auprès d’Ajaccio où j’allais faire la sieste aux heures de chaleur. Ici les orangers, plus hauts, plus espacés qu’à Blidah, descendaient jusqu’à la route, dont le jardin n’était séparé que par une haie vive et un fossé. Tout de suite après, c’était la mer, l’immense mer bleue… Quelles bonnes heures j’ai passées dans ce jardin ! Au-dessus de ma tête, les orangers en fleur et en fruit brûlaient leurs parfums d’essences. De temps en temps, une orange mûre, détachée tout à coup, tombait près de moi, comme alourdie de chaleur, avec un bruit mat, sans écho, sur la terre pleine. Je n’avais qu’à allonger la main.

Lettres de mon moulin

L’invité mystère – Grégoire Bouillier

C’était le jour de la mort de Michel Leiris. Vers la fin septembre 1990 ou au tout début octobre, je ne me rappelle pas la date exacte, peu importe, il sera toujours temps d’aller vérifier plus tard, en tous les cas c’était un dimanche car j’étais chez moi au beau milieu de l’après-midi et il faisait froid pour la saison et je m’étais endormi tout habillé, entortillé dans une couverture comme presque chaque fois que je me retrouvais seul avec moi-même. Le froid et  l’oubli, je ne désirais rien d’autre à l’époque. Cela ne m’inquiétait pas : je savais que viendrait un jour le moment de repartir dans l’existence et je n’étais pas pressé. Assez en avais-je vu, me semblait-il. Êtres, choses, paysages… j’avais de quoi ruminer pour un ou deux siècles et à quoi bon aller encore au-devant des histoires ? Je ne voulais plus d’ennuis.

Lorsque la sonnerie du téléphone me réveilla. Il faisait presque nuit dans la pièce. Je décrochai. Et tout de suite je sus que c’était elle. Avant même de le savoir je sus que c’était elle. C’était sa voix, sa respiration, presque son visage et avec lui, surgissant du passé, mille joies se dorant au soleil et me caressant le visage et me léchant les doigts et la plupart se balançaient au bout d’une corde (…)

J’avais tellement désiré cet instant que j’étais capable d’en prévoir le déroulement, oui, je savais ce qu’elle allait dire à force de m’être récité cette scène dans ma tête et je pouvais déjà me voir lui expliquer doucement que le passé était le passé (…)

Je fermais les yeux en l’écoutant. Il s’agissait de l’anniversaire de la meilleure amie de son mari, celui qui était finalement devenu son mari et le père de sa fille, oui, chaque année Sophie, c’était son prénom, « une artiste contemporaine » me précisa-t-elle avec des guillemets dans la voix, j’en avais peut-être entendu parler, mais si, Sophie Calle, celle qui suivait les gens dans la rue, bref, cette amie, m’expliqua-t-elle, invitait à chacun de ses anniversaires un nombre de gens correspondant à son âge plus un « invité mystère » censé incarner l’année qu’elle allait vivre et elle avait été chargée cette année-là d’amener le mystérieux convive et elle n’avait pu refuser et elle avait alors pensé à moi et elle eut de nouveau un petit rire et c’était l’unique raison de son appel.

Si vous êtes un jeune saumon né dans les Pyrénées – Jean-Christophe Bailly

il existe un personnage extraordinaire : le saumon sauvage. Je m’en suis rendu compte à Toulouse au bord de la Garonne. Au beau milieu de la ville se trouve un barrage et, à côté de ce barrage, une passe à poissons, pour  qu’ils puissent remonter vers la source (…) Là où ils naissent, tout en haut de la rivière ou du torrent, les saumons sauvages trouvent un type de nourriture adaptée à leur taille. Mais quand ils grandissent, ils vont plus bas et descendent par palier, et à chaque palier une nourriture leur correspond. Ce phénomène est encore plus étonnant car les saumons ne s’arrêtent pas, ils vont jusqu’à l’embouchure où ils entrent dans la mer. Ces poissons d’eau douce se sont adaptés pour vivre dans la mer. Si vous êtes un jeune saumon né dans les Pyrénées, derrière Tarbes, et que vous arrivez à Bordeaux, à la Gironde, vous traversez l’Atlantique pour vous rendre tranquillement en Amérique. Encore plus étonnant : au bout d’un certain temps, les saumons éprouvent la nostalgie du pays natal et repartent dans l’autre sens. Ils retraversent l’Atlantique, ils retrouvent l’estuaire et ils remontent leur rivière sans jamais se tromper. Les savants se sont demandé comment ils faisaient : c’est grâce à leur odorat, qui est l’un des plus fins de toutes les espèces animales. Les méthodes des savants ne sont pas délicates puisque pour le comprendre ils ont coupé les nerfs olfactifs de certains saumons qui se sont retrouvés complètement perdus. Un saumon qui a la chance d’accomplir la totalité de son cycle, une fois qu’il est retourné à son point de naissance, tout en haut, meurt en déposant les oeufs qui donneront naissance à un nouveau saumon. Je vous parle de ces poissons car ils disent quelque chose de cet être extraordinaire qu’est la rivière, qui fait le pont entre le ciel d’où viennent les précipitations qui la nourrissent et la mer qui l’accueille.

Couler de source

Petite conférence prononcée le 21 octobre 2017

au nouveau  théâtre de Montreuil

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