cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : juillet 2018

Bref poème du voyage – Álvaro Mutis

Sur la plate-forme du dernier wagon
tu es venue contempler la fuite du paysage.
Si en passant entre les eucalyptus
il t’a semblé voir le train pénétrer
dans une cathédrale aux odeurs de tisane et de fièvre ;
si tu as ouvert ta blouse à cause de la chaleur,
découvrant la naissance de tes seins ;
si le train a continué se descente
vers les savanes brûlantes où le vent demeure suspendu
et les eaux stagnantes se recouvrent d’une crème verdâtre
seul indice de leur présence inutile ;
si tu rêves à la dernière gare
comme à un vaste hall aux verrières opaques
où les bruits ont l’écho nu des cliniques ;
si tu as jeté tout au long de la voie
la peau flétrie de fruits à la pulpe blanche ;
si ton urine a laissé sur le ballast roux
une trace fugace d’humidité
que lèchent les vers luisants ;
si le voyage se prolonge des jours et des semaines,
si nul ne te parle et si, à l’intérieur,
dans les wagons bourrés de marchands et de pèlerins,
on te donne tous les noms de la terre,
s’il en est vraiment ainsi,
alors je n’aurai pas attendu en vain
sous le porche bref du chloroforme
et je pourrai entrer avec quelque espérance.

O

Dépaysements – Anne Dufourmantelle

Une ville, on en part un jour. Pour changer d’horizon, rompre avec les habitudes, aller voir ailleurs. La routine nous lasse, la chaleur nous donne envie de déserter ces allées trop fréquentées pour s’échapper un peu, prendre le large. Descartes nous disait qu’on pouvait trouver le monde entier auprès d’un poêle, dans une chambre. Tout est là, certes, et nul besoin d’ailleurs pour y trouver le monde. Il suffit d’être attentif, d’être « à soi ». Oui, mais Descartes qui, le premier, fut un grand voyageur, bretteur, duelliste, a pris des risques, franchi des frontières illicites, s’est risqué dans des territoires interdits, ce n’est que tard dans sa vie qu’il s’est enfermé dans une chambre. Socrate va trouver la Pythie, il fait ce long chemin tout à fait physique, difficile, fatigant, pour s’entendre dire : « Connais-toi toi-même. » Et s’il fallait aller très loin pour pouvoir se risquer au plus près de soi ? Nous sommes des êtres fragmentés, un feuilletage qu’une unité fragile et toujours renouvelée voudrait résumer en disant « je ». Mais ce je, comment saura-t-il qui le compose, ce qu’il aime, ce qu’il désire, s’il ne se risque pas hors de lui-même pour, enfin, après revenir à soi ? Le dépaysement est l’image de ce trajet peut-être essentiel qui voudrait qu’on se perde pour se trouver. Nombre de textes de sagesse font état de cette nécessaire déprise : « quittez tout et suivez-moi » ou bien encore : « il faut se perdre », et c’est alors l’errance du Petit Poucet qui vous sauve. Autre grand voyageur, saint Augustin parcourut le Moyen-Orient, une partie de l’Afrique, de la Grèce et de l’Italie pour finalement envisager la Cité de Dieu ici-bas, parmi les hommes au coeur du coeur de la raison (…) Que faire d’un trop proche ailleurs, de son inquiétante étrangeté ? C’est le monde, quelque fragment de réel pur qu’on rencontre, tel Don Quichotte, dans ce voyage sans retour. On ne revient jamais de voyage, d’aucun voyage. Quand on part, on ne revient pas le même, et c’est ce dépaysement, parce qu’il fait écho à nos fragmentations intérieures, qui brutalise nos accoutumances, tant il est vrai que nous percevons le monde avec des préenregistrements, continuellement tamisés par ce que nous pensons déjà, savons déjà, anticipons, devinons, pressentons, pour ne pas être attrapés trop brusquement par l’inouï. Ainsi va l’amour quand il est de foudre. Il offre tous les dépaysements possibles au détour de la rue d’à côté.

En cas d’amour

Les oranges – Alphonse Daudet

À Paris, les oranges ont l’air triste de fruits tombés ramassés sous l’arbre (…) Pour les trois quarts des Parisiens, ce fruit cueilli au loin, banal dans sa rondeur, où l’arbre n’a rien laissé qu’une mince attache verte, tient de la sucrerie, de la confiserie (…) On en vient à oublier qu’il faut des orangers pour produire les oranges, cependant que le fruit nous arrive directement du Midi à pleines caisses, l’arbre, taillé, transformé, déguisé, de la serre chaude où il passe l’hiver, ne fait qu’une courte apparition au plein air des jardins publics.

Pour bien connaître les oranges, il faut les avoir vues chez, elles, aux îles Baléares, en Sardaigne, en Corse, en Algérie, dans l’air bleu doré, l’atmosphère tiède de la Méditerranée (…) Mais mon meilleur souvenir d’oranges me vient encore de Barbicaglia, un grand jardin auprès d’Ajaccio où j’allais faire la sieste aux heures de chaleur. Ici les orangers, plus hauts, plus espacés qu’à Blidah, descendaient jusqu’à la route, dont le jardin n’était séparé que par une haie vive et un fossé. Tout de suite après, c’était la mer, l’immense mer bleue… Quelles bonnes heures j’ai passées dans ce jardin ! Au-dessus de ma tête, les orangers en fleur et en fruit brûlaient leurs parfums d’essences. De temps en temps, une orange mûre, détachée tout à coup, tombait près de moi, comme alourdie de chaleur, avec un bruit mat, sans écho, sur la terre pleine. Je n’avais qu’à allonger la main.

Lettres de mon moulin

L’invité mystère – Grégoire Bouillier

C’était le jour de la mort de Michel Leiris. Vers la fin septembre 1990 ou au tout début octobre, je ne me rappelle pas la date exacte, peu importe, il sera toujours temps d’aller vérifier plus tard, en tous les cas c’était un dimanche car j’étais chez moi au beau milieu de l’après-midi et il faisait froid pour la saison et je m’étais endormi tout habillé, entortillé dans une couverture comme presque chaque fois que je me retrouvais seul avec moi-même. Le froid et  l’oubli, je ne désirais rien d’autre à l’époque. Cela ne m’inquiétait pas : je savais que viendrait un jour le moment de repartir dans l’existence et je n’étais pas pressé. Assez en avais-je vu, me semblait-il. Êtres, choses, paysages… j’avais de quoi ruminer pour un ou deux siècles et à quoi bon aller encore au-devant des histoires ? Je ne voulais plus d’ennuis.

Lorsque la sonnerie du téléphone me réveilla. Il faisait presque nuit dans la pièce. Je décrochai. Et tout de suite je sus que c’était elle. Avant même de le savoir je sus que c’était elle. C’était sa voix, sa respiration, presque son visage et avec lui, surgissant du passé, mille joies se dorant au soleil et me caressant le visage et me léchant les doigts et la plupart se balançaient au bout d’une corde (…)

J’avais tellement désiré cet instant que j’étais capable d’en prévoir le déroulement, oui, je savais ce qu’elle allait dire à force de m’être récité cette scène dans ma tête et je pouvais déjà me voir lui expliquer doucement que le passé était le passé (…)

Je fermais les yeux en l’écoutant. Il s’agissait de l’anniversaire de la meilleure amie de son mari, celui qui était finalement devenu son mari et le père de sa fille, oui, chaque année Sophie, c’était son prénom, « une artiste contemporaine » me précisa-t-elle avec des guillemets dans la voix, j’en avais peut-être entendu parler, mais si, Sophie Calle, celle qui suivait les gens dans la rue, bref, cette amie, m’expliqua-t-elle, invitait à chacun de ses anniversaires un nombre de gens correspondant à son âge plus un « invité mystère » censé incarner l’année qu’elle allait vivre et elle avait été chargée cette année-là d’amener le mystérieux convive et elle n’avait pu refuser et elle avait alors pensé à moi et elle eut de nouveau un petit rire et c’était l’unique raison de son appel.

privé de fric, privé d’audace – Pier Paolo Pasolini

San Remo, juin (1959)

J’entre au casino. J’entre comme Charlot, essayant de me faire petit sous les regards imposants des gardiens.
Le coeur battant, je vais mettre le nez dans les salons légendaires. Mon ami a les deux jetons qui me reviennent de droit, suite à l’achat de la carte « rigoureusement personnel » qui fait de moi un client du casino. Par conséquent, je dois jouer. Bien. Mon ami s’assoit tranquillement à la première table, entre un monsieur chauve et plutôt mal en point et des Allemandes portant des robes à petits pois noirs : il me demande sur quel numéro je veux miser : moi, debout derrière lui, je n’ai pas le moindre instant de doute : 17 et 31, les deux numéros qui me portent la poisse. Et d’ailleurs il suffit d’un instant : je perds. Une fois que c’est fait, je fuis. J’appartiens au type de ceux qui se suicident après qu’ils ont perdu au jeu ; et je préfère couper court dès maintenant. Je vais faire un tour dans les salles.
Deux rangées de tables de roulette, tout autour des gens silencieux : deux étranges augures font tourner la roulette et ramassent les jetons sur le tapis vert. Ce sont des gens de la même veine que les maîtres nageurs ou les pêcheurs : des gens d’ici, qui, d’habitude, tirent de leurs origines modestes une légende vaniteuse. On sent qu’ils pensent en sanrémois, alors qu’en français, avec une anonyme cruauté, ils annoncent les différentes phases du jeu (…) Dans le dos d’un vieil homme, élégant, qui parfois se tourne vers moi – probablement pour savoir si j’ai le mauvais oeil ou si je porte bonheur – j’observe une femme belle comme Lana Turner : sa principale occupation, et particulièrement pendant le jeu, c’est d’être impassible, presque inexistante : en tant que femme, elle y parvient mieux que les hommes qui sont près d’elle, aux comportements un peu grossiers, liés à leur profession – industriel milanais, jeune, à moustaches, commerçant des environs, ou Piémontais, maigre, habitué à traiter avec des employés ou des secrétaires… Elle, en sa qualité de femme, reste mondaine, oui, mais moins sollicitée socialement ; elle peut donc plus facilement entrer dans la légende. La seule manifestation qu’elle s’autorise est celle d’une légère migraine, d’un sentiment de fatigue.
Une fois habitué à ce lieu où je me sens misérable, privé de fric, privé d’audace, je regarde autour de moi. Comme tous les cauchemars, celui d’être ici en train de se transformer insensiblement en véritable plaisir. Si j’étais réellement Charlot, je jouerais et gagnerais des millions, sortant peut-être avec cette jeune fille qui joue, là-bas, à une table au fond du deuxième salon. Elle est tout pâle, fragile. Je m’approche. Mais, alors que je passe entre les tables en traversant ce fameux couloir, elle se lève.

La longue route de sable

Si vous êtes un jeune saumon né dans les Pyrénées – Jean-Christophe Bailly

il existe un personnage extraordinaire : le saumon sauvage. Je m’en suis rendu compte à Toulouse au bord de la Garonne. Au beau milieu de la ville se trouve un barrage et, à côté de ce barrage, une passe à poissons, pour  qu’ils puissent remonter vers la source (…) Là où ils naissent, tout en haut de la rivière ou du torrent, les saumons sauvages trouvent un type de nourriture adaptée à leur taille. Mais quand ils grandissent, ils vont plus bas et descendent par palier, et à chaque palier une nourriture leur correspond. Ce phénomène est encore plus étonnant car les saumons ne s’arrêtent pas, ils vont jusqu’à l’embouchure où ils entrent dans la mer. Ces poissons d’eau douce se sont adaptés pour vivre dans la mer. Si vous êtes un jeune saumon né dans les Pyrénées, derrière Tarbes, et que vous arrivez à Bordeaux, à la Gironde, vous traversez l’Atlantique pour vous rendre tranquillement en Amérique. Encore plus étonnant : au bout d’un certain temps, les saumons éprouvent la nostalgie du pays natal et repartent dans l’autre sens. Ils retraversent l’Atlantique, ils retrouvent l’estuaire et ils remontent leur rivière sans jamais se tromper. Les savants se sont demandé comment ils faisaient : c’est grâce à leur odorat, qui est l’un des plus fins de toutes les espèces animales. Les méthodes des savants ne sont pas délicates puisque pour le comprendre ils ont coupé les nerfs olfactifs de certains saumons qui se sont retrouvés complètement perdus. Un saumon qui a la chance d’accomplir la totalité de son cycle, une fois qu’il est retourné à son point de naissance, tout en haut, meurt en déposant les oeufs qui donneront naissance à un nouveau saumon. Je vous parle de ces poissons car ils disent quelque chose de cet être extraordinaire qu’est la rivière, qui fait le pont entre le ciel d’où viennent les précipitations qui la nourrissent et la mer qui l’accueille.

Couler de source

Petite conférence prononcée le 21 octobre 2017

au nouveau  théâtre de Montreuil

paradis noir – Frédéric Boyer

battements de ton coeur finis
paradis noir
de s’en aller beauté n’a pas idée mais tout
tout s’effacera
rien
rien ne restera

(…)

ah si je pouvais retrouver de tes pas l’empreinte
plonger au fond du rêve que tu me racontas
j’espère qu’il ne pleuvra pas où tu t’en vas
que le sol est ferme et ne se dérobera pas
que tu te reposeras dans le noir brillant

vA

sommes sans toi moins vivants que poupées
mystère sans secrets

le mot de mort est le seul qui ne commence rien le seul à mettre fin à tous les autres mots ou à nous permettre de les prononcer quand on n’a plus à les dire

peut-être pas immortelle

Graminées et Papillons – Philippe Jaccottet

Juillet
Déjà se mêlent aux lavandes presque bleues, selon les champs, ces graminées sèches remarquées l’an passé. Inattentif, on les dirait blanches ; elles sont plutôt ivoire.
Il semble au premier abord que ce qui compte le plus, ce soit la couleur pâle dans ces champs sombres et, probablement, une légèreté sèche – énoncée dans le mot paille, bien qu’il soit trop « jaune » ; cette façon qu’ont les graines d’être suspendues ou portées au-dessus du champ – grelots, cloches, sachets. On croirait entendre leur bruit sec, leur crépitation ; elles sont presque diaphanes, en papier : de l’air séché ? C’est en mouvement vers le blanc, en mouvement vers le desséché, l’impalpable. Écrans de papier ou de soie, éventails. Toujours émouvantes, mais ici surtout, dans cette nuit des lavandes, où elles déposent une écume non humide. Purification par le feu solaire. Comme aussi des agneaux dans le lit violet de la nuit. Mais c’est immobile, on ne bouge que sur place (non pas, comme je l’avais imaginé, des pensées, qui traversent l’ombre de l’oeil, ou le rêve nocturne). Graines. Grelots de paille.
Papillons là-dessus errant, blancs, roux ou bruns. Ce qui monte de la terre. Ce qui vole à mi-hauteur. Papillons tout en ailes, presque sans corps, tout juste là pour montrer la lumière, la couleur, entre lumière et parfums. Ou morceaux de vent colorés, jamais en repos. Chose la plus destructible, répandue, prodiguée dans notre monte autant que des paroles. Sans épaisseur.
Une fois de plus, je me suis égaré dans les environs d’un centre qui de dérobe, mais qui n’en éclaire pas moins ces détours.

Carnets 1954 – 1967 

La Semaison

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