San Remo, juin (1959)

J’entre au casino. J’entre comme Charlot, essayant de me faire petit sous les regards imposants des gardiens.
Le coeur battant, je vais mettre le nez dans les salons légendaires. Mon ami a les deux jetons qui me reviennent de droit, suite à l’achat de la carte « rigoureusement personnel » qui fait de moi un client du casino. Par conséquent, je dois jouer. Bien. Mon ami s’assoit tranquillement à la première table, entre un monsieur chauve et plutôt mal en point et des Allemandes portant des robes à petits pois noirs : il me demande sur quel numéro je veux miser : moi, debout derrière lui, je n’ai pas le moindre instant de doute : 17 et 31, les deux numéros qui me portent la poisse. Et d’ailleurs il suffit d’un instant : je perds. Une fois que c’est fait, je fuis. J’appartiens au type de ceux qui se suicident après qu’ils ont perdu au jeu ; et je préfère couper court dès maintenant. Je vais faire un tour dans les salles.
Deux rangées de tables de roulette, tout autour des gens silencieux : deux étranges augures font tourner la roulette et ramassent les jetons sur le tapis vert. Ce sont des gens de la même veine que les maîtres nageurs ou les pêcheurs : des gens d’ici, qui, d’habitude, tirent de leurs origines modestes une légende vaniteuse. On sent qu’ils pensent en sanrémois, alors qu’en français, avec une anonyme cruauté, ils annoncent les différentes phases du jeu (…) Dans le dos d’un vieil homme, élégant, qui parfois se tourne vers moi – probablement pour savoir si j’ai le mauvais oeil ou si je porte bonheur – j’observe une femme belle comme Lana Turner : sa principale occupation, et particulièrement pendant le jeu, c’est d’être impassible, presque inexistante : en tant que femme, elle y parvient mieux que les hommes qui sont près d’elle, aux comportements un peu grossiers, liés à leur profession – industriel milanais, jeune, à moustaches, commerçant des environs, ou Piémontais, maigre, habitué à traiter avec des employés ou des secrétaires… Elle, en sa qualité de femme, reste mondaine, oui, mais moins sollicitée socialement ; elle peut donc plus facilement entrer dans la légende. La seule manifestation qu’elle s’autorise est celle d’une légère migraine, d’un sentiment de fatigue.
Une fois habitué à ce lieu où je me sens misérable, privé de fric, privé d’audace, je regarde autour de moi. Comme tous les cauchemars, celui d’être ici en train de se transformer insensiblement en véritable plaisir. Si j’étais réellement Charlot, je jouerais et gagnerais des millions, sortant peut-être avec cette jeune fille qui joue, là-bas, à une table au fond du deuxième salon. Elle est tout pâle, fragile. Je m’approche. Mais, alors que je passe entre les tables en traversant ce fameux couloir, elle se lève.

La longue route de sable