cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Dépaysements – Anne Dufourmantelle

Une ville, on en part un jour. Pour changer d’horizon, rompre avec les habitudes, aller voir ailleurs. La routine nous lasse, la chaleur nous donne envie de déserter ces allées trop fréquentées pour s’échapper un peu, prendre le large. Descartes nous disait qu’on pouvait trouver le monde entier auprès d’un poêle, dans une chambre. Tout est là, certes, et nul besoin d’ailleurs pour y trouver le monde. Il suffit d’être attentif, d’être « à soi ». Oui, mais Descartes qui, le premier, fut un grand voyageur, bretteur, duelliste, a pris des risques, franchi des frontières illicites, s’est risqué dans des territoires interdits, ce n’est que tard dans sa vie qu’il s’est enfermé dans une chambre. Socrate va trouver la Pythie, il fait ce long chemin tout à fait physique, difficile, fatigant, pour s’entendre dire : « Connais-toi toi-même. » Et s’il fallait aller très loin pour pouvoir se risquer au plus près de soi ? Nous sommes des êtres fragmentés, un feuilletage qu’une unité fragile et toujours renouvelée voudrait résumer en disant « je ». Mais ce je, comment saura-t-il qui le compose, ce qu’il aime, ce qu’il désire, s’il ne se risque pas hors de lui-même pour, enfin, après revenir à soi ? Le dépaysement est l’image de ce trajet peut-être essentiel qui voudrait qu’on se perde pour se trouver. Nombre de textes de sagesse font état de cette nécessaire déprise : « quittez tout et suivez-moi » ou bien encore : « il faut se perdre », et c’est alors l’errance du Petit Poucet qui vous sauve. Autre grand voyageur, saint Augustin parcourut le Moyen-Orient, une partie de l’Afrique, de la Grèce et de l’Italie pour finalement envisager la Cité de Dieu ici-bas, parmi les hommes au coeur du coeur de la raison (…) Que faire d’un trop proche ailleurs, de son inquiétante étrangeté ? C’est le monde, quelque fragment de réel pur qu’on rencontre, tel Don Quichotte, dans ce voyage sans retour. On ne revient jamais de voyage, d’aucun voyage. Quand on part, on ne revient pas le même, et c’est ce dépaysement, parce qu’il fait écho à nos fragmentations intérieures, qui brutalise nos accoutumances, tant il est vrai que nous percevons le monde avec des préenregistrements, continuellement tamisés par ce que nous pensons déjà, savons déjà, anticipons, devinons, pressentons, pour ne pas être attrapés trop brusquement par l’inouï. Ainsi va l’amour quand il est de foudre. Il offre tous les dépaysements possibles au détour de la rue d’à côté.

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  1. Caroline D.

    Belle dame que cette Anne, si tristement partie.
    Beau texte. Qui résonne.

    • admin

      Oui, elle m’étonne. Fulgurante ! Là, je lis son premier roman, on ne le lâche pas.
      Merci,
      Anna

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