La peur de mourir était bien là, et pourtant en entrant dans le ventre de l’hélicoptère ils avaient tous levé les yeux vers le ciel. Il était noir de nouvelle lune. On avait veillé à ça aussi en montant l’opération : qu’une mer claire ne révèle pas d’en haut les contours de la côte. Mais les agents secrets de l’impérialisme et du capitalisme n’avaient pas réussi à éteindre les étoiles qui étaient donc là, palpitantes et précises. Certains d’entre eux ne les avaient pas vues depuis des mois, d’autres depuis des années. Qui sait s’ils les reverraient un jour.
Ils avaient décollé depuis un moment lorsqu’un soldat en tenue de camouflage s’adressa à eux l’air jovial : « Maintenant on va ouvrir la trappe et on va vous apprendre à voler ». Comme s’il voulait donner raison à tous ceux qui disaient ces années-là : désormais l’Italie c’est l’Amérique du Sud. Et puis ils ne jetèrent personne.
À l’arrivée, sur les quelques mètres qui séparaient l’hélicoptère du bâtiment blanc de la prison de haute sécurité, ils les rouèrent de coups de pied et de coups de bâton pour ne pas leur laisser le temps de comprendre où ils avaient débarqué. Mais là-dessus aussi ils avaient déjà leur petite idée. Depuis des semaines, le téléphone arabe carcéral signalait des va-et-vient d’ouvriers dans ce bâtiment bas au bout de l’île, loin des petites prisons des détenus ordinaires, des bureaux de l’administration, de l’embarcadère, du village où vivaient les gardiens, de l’école et de l’église, et même du phare à l’écart sur son rocher – bref, loin de Dieu, des hommes et de tout (…)
Ils les entassèrent dans une grande salle. Au début, ils n’eurent aucune nourriture, rien qu’un peu d’eau. Le troisième jour, ils avaient tous mal au ventre, les membres affaiblis, la tête lourde, mais ils comprenaient qu’être encore vivants après trois nuits passées là était une bonne chose. Une chose sur laquelle ils n’auraient jamais parié avant leur transfèrement, ou plutôt leur « traduction ». Le quatrième jour, on leur donna à manger. Certains, très enviés, purent de nouveau aller à la selle. La puanteur leur coupa la respiration, mais ils se consolèrent en pensant que les relents frappaient aussi les gardiens quand ils les surveillaient par l’unique oeilleton. Au bout d’une semaine, on les emmena prendre une douche. L’eau était froide et coulait par à-coups, mais elle provoqua en eux une joie totale. On distribua des numéros, des uniformes, des cellules. La vie quotidienne commença dans la nouvelle prison à régime spécial. Bref, tout se passa plus ou moins comme ils s’y attendaient.
Mais l’air parfumé, non. Même le plus clairvoyant des chefs de commando, le plus expert des condamnés à perpétuité ne l’avaient pas prévu. Tandis qu’ils débarquaient des Chinook* au milieu des hurlements et des coups de pied, l’île les saisit de plein fouet par son arôme. Les coeurs sautèrent un battement, comme au souvenir d’un grand amour perdu. Les corps appauvris par la prison se remplirent de désir. Bon nombre d’entre eux restèrent immobiles près de l’hélicoptère, à se prendre des coups de poing et des coups de bâton, du moment qu’ils respiraient l’île encore et encore.
Elle sentait le sel de mer, le figuier, l’hélichryse.

Plus haut que la mer

Chinook : hélicoptère