Belle-Île, 1960. La toute première fois, en ce début d’été, le taxi a disparu dans un nuage de poussière après nous avoir déposés à Kerdonis avec nos valises et nos trois vélos. La maison est au bout d’un chemin, après c’est la lande et le vent.
Mon père peine à ouvrir la porte. La maison, prêtée par Catherine de Seyne qui vient tout juste de l’acquérir, n’est plus habitée depuis plusieurs années. La porte cède finalement dans un raclement qui fait lever un nuage de poussière et de toiles d’araignées, faisant jour sur une unique pièce. Les murs sentent le salpêtre et l’humidité, plusieurs carreaux manquent aux fenêtres. Mon frère et mon père sont enjoués, j’ai la gorge un peu serrée. Nous avons ouvert grandes les fenêtres, rabattu les volets et puis balayé.
La pièce est séparée en deux par un rideau. D’un côté, la table, sur laquelle nous mangeons et où il travaille, trois chaises, une petite cheminée, le réchaud, une malle en bois où sont serrés nos vêtements, on y pose les piles de livres. De l’autre nos trois lits, à la queue leu leu le long du mur. La maison est magnifiquement située, tout au bout de l’île, sur la lande, à quelques pas de la falaise et du phare, mais toutes les ouvertures, tournant le dos à l’Océan, donnent sur la courette close d’un muret, au centre de laquelle se trouve le puits. Après le déjeuner, nous faisons la vaisselle sur la margelle de ce puits dans la petite cour, car il n’y a pas l’eau courante. On lave couverts et assiettes à l’eau froide dans une cuvette en fer-blanc qui grince sur la pierre, les assiettes sèchent retournées sur le muret ou par terre dans l’herbe et les gobelets de métal tintent les uns contre les autres quand le vent les secoue. Ce puits dont l’existence, dûment mentionnée par moi dans une lettre à ma mère, suscita un télégramme en retour à l’adresse de mon père : « Attention au puits avec les enfants ! » Elle avait raison. Rien n’obturait ce puits (…) Cette eau rare et profonde, mon père en tire deux seaux chaque jour. L’un pour boire, l’autre pour laver. Elle nécessite des gestes précis, comme puiser avec un gobelet dans le seau de l’eau à boire, ou cueillir avec le creux de la main dans l’autre seau de quoi rafraîchir le visage ou rincer un bol (…)
Le soir, nous descendons jusqu’au fond du vallon. De hautes fougères bordent un lavoir abandonné traversé par une source bruissante. Cette fougère que nous cueillons rituellement, c’est « maman ». Nous la choisissons avec soin, grande et souple, de manière à ce qu’une fois fixée au-dessus de mon lit, elle ploie sur mon sommeil. Au matin, un léger pollen orange poudre mon visage, dont papa m’assure que c’est elle (…)
Tous les jours, nous enfourchons nos vélos pour aller au village acheter la viande, les allumettes et poster la lettre à maman. Au retour, filet à provisions arrimé par un tendeur  au porte-bagages, nous poussons les vélos dans la côte. Une voisine donne les salades, la même chez qui nous achetons le beurre qu’elle fait une fois par semaine et nous remet moulé dans un petit bol en grès. Elle porte une minuscule coiffe, parle avec un fort accent breton, et ne nous laisse jamais repartir sans avoir dessiné une fleur, sur la surface bombée du beurre, avec la pointe d’un couteau. Le temps que nous remontions à la maison, la fleur a pleuré les larmes de petit-lait qui perlent au long de la tige et des pétioles.

Debout sur le ciel