Niveau 15

Ce qu’il y a de bien avec la beauté, c’est qu’elle n’est pas la laideur. J’ai encore l’air d’enfoncer une porte ouverte, mais celle-ci est battante. Car la beauté n’est pas seulement un avantage en soi : elle présente aussi l’avantage d’être ce qu’elle n’est pas et ainsi la beauté est-elle doublement avantageuse : pleine de grâce avec les filles comme M, tandis qu’elle est sans pitié avec les filles comme, l’autre jour, il y a quoi ? six, sept mois ? C’est ce que je dirais.
C’était un samedi et je lisais le journal dans un café en mangeant un club-sandwich (pas très bon) et il y avait cette gamine de treize ou quatorze ans qui discutait à une table voisine avec sa copine et, à un moment, cette gamine de treize ou quatorze ans a dit, je l’ai très distinctement entendue dire : « De toute façon, je suis moche. C’est comme ça » et
je ne sais pas
il y avait dans le ton de sa voix
je n’avais pas pu m’empêcher de jeter un regard en coin et c’était vrai : elle était moche. Elle était laide. Elle n’exagérait pas. Elle ne jouait pas les jolies filles ou mêmes les filles quelconques qui font des chichis pour qu’on les rassure sur leur compte alors qu’elles savent n’avoir aucune raison réelle et sérieuse de s’inquiéter, non, cette gamine n’avait aucun doute sur son physique, son physique ne lui laissait pas le choix, sa disgrâce était évidente (…) et qu’une gamine de treize ou quatorze ans puisse porter sur elle un jugement aussi rédhibitoire : j’en avais eu le coeur serré. Qu’elle puisse avouer aussi franchement, à haute et intelligible voix, à son âge, sans buter sur les mots, qu’elle était moche, aussi moche que certaines sont super-belles, sans se cacher la cruauté de cette vérité, sans chercher d’échappatoire ni même attendre de démenti ou de réconfort, surtout pas.

Livre 1